samedi 1 août 2009

Soudain nos villes prirent feu, toutes. En quelques heures, elles furent réduites en cendre. Alors chacun comprit que nous avions construit un décor.
Au-dessus de l'Herpouilly, dans un chalet couleur de miel, il y a trois dames, trois bienfaitrices qui discutent un menu de fête, énoncent des plats fabuleux, tandis que je tremble de froid rincé dans la montée par une pluie d'octobre. Je tremble si fort que mes mains qui portent le thé à mes lèvres le font déborder. A la table du patron les femmes notent la troisième entrée: sauté de biche avec sa casoelette de chou braisé.
Repris pour la cinquième année L'été de Btorlgue, texte que je veux dérisoire et même comique . Eh bien il me pèse. J'ai de la peine. C'est un mur. Et quand je dis reprendre, c'est trop: il me suffirait de corriger. Je n'y arrive pas. Est-ce parce que la matière a été tant de fois brassée? Cet après-midi, le front en sueur, j'ai abandonné. Le voir achevé me plairait. Au tiroir s'il le faut mais achevé. C'est peut-être le problème. Il est derrière moi. Cinq ans... Pourtant, on ne peut décider de façon sûre qu'il ne trouverait pas son lecteur. En même temps j' accorde "qu'on peut en dire en principe qu'un texte écrit avec enthousiasme communiquera au lecteur quelque chose de cet enthousisame."
- On pourrait aller ici, ou là, ou encore là?
- On pourrait décider qu'on est arrivé.
Femmes qui jouent aux femmes heureuses, le verbe haut et vrillé, le geste hystérique, occupant tout l'espace.
Les animateurs de la colonie de vacances à laquelle participent les enfants les envoient frapper aux portes des maisons d'Astaffort, un bourg de quelque 3000 habitants. Consigne leur est donnée de rapporter une liste d'objets et ils les rapportent en effet: raquette, sou, magazine, pot de fleurs, ballon.
Cette bibliothécaire à qui je demande une renseignement qu'elle n'a pas et dès lors qui me bat froid. Quelques jours passent pendant lesquels je redouble de prévenance sans réussir à la défroisser, puis un après-midi elle se trouve à servir une cliente dans mon dos et se montre volubile, pleine de connaissances et de conseils, tout cela à voix haute, pour que j'entende qui elle est. Le lendemain, elle a de nouveau le sourire.
Une fois retranché du camps des socialistes ceux qui se désignent ainsi parce qu'ils profitent des largesses de l'Etat et ceux qui, pour faire carrière politique, tâchent de convaincre les précédents qu'ils administrent correctement leurs intérêts, qui reste-t-il?
Salle communale de Gimbrède louée pour un mariage. Un cortège de voitures déboule. Femmes fagotées, enfants morveux. Concours de quads, beuverie. Hommes à torse nu beuglant, chiant, vomissant. La vue de ce groupe de dégénérés produit l'effroi. Très vite on pense: je partage avec eux. Pire : on m'oblige à partager, on me conçoit comme leur égal. La fête dure jusqu'au matin, le village se terre. Les plus malins, les plus lâches, se sont souvent les mêmes, ont découché et ne reviendront que le lendemain, lorsque les bêtes se seront tues, les autres enfoncent du papier dans leur oreilles. Plus tard dans la semaine les langues se délient. L'envie de meurtre est palpable. Chacun fait état de son dégoût.
L'égalité des droits est une aberration sans égalité des devoirs et la tolérance en la matière un accélérateur des violences à venir.
Tel ami qui ne travaille pas, sort peu, ne participe à rien, se dit socialiste. La plante d'intérieur, si elle parlait, approuverait son jardinier.
Du repas des chasseurs pris en sa compagnie l'an dernier, à quelques mètres des maisons, sur place extérieure du village, M. dit cette année, comme nous l'invitons : "oh non, ce n'est plus de mon âge!"
L'an dernier elle avait quatre vingt treize ans .
Le long de ces routes qui traversent les paysages détruits, je me souviens de tout et je marche sans répit, il ne faut pas songer à dormir. Dès que je montre des signes de lassitude, des hommes s'approchent et me proposent des morceaux de paradis. L'autre soir, trop faible pour les contrer, je me suis assoupi: au réveil, j'avais un jardin et des fontaines autour de moi, et ces hommes souriants venaient m'expliquer la chance que j'avais d'avoir retrouvé un sens à ma vie.
2050 - je sors mes os de terre, un à un les assemble, reprends mon cheminement. Le premier kilomètre fait sentir le plancher des vaches, je suis de retour. Cette activité de vivant manque toutefois de coeur, je sens que je ne veux rien, que rien ne me retient. Alors dans ce village dont j'oublie le nom, un soir je vais au cimetière, trouve une tombe ancienne, soulève la dalle et remise mon squelette.
Après la tempête de décembre, la voisine demande au petit A. devant le tilleul déraciné:
-Sais-tu comment est tombé cet arbre?
- Non Madame, mais en tout cas, ce n'est pas moi.
Oui, cher monsieur, on est réduits à peu, mais bien heureux, hors fausseté, ce qui va de pair.
Toute la vérité sur le théâtre: à force de frapper aux portes, elle finissent par s'ouvrir.
Ce qu'on appelle "action" et dont la synthèse est déclinable sous la forme de "principe" au sens moral de ce terme - "j'ai des principes et c'est pourquoi j'agirai de telle sorte que..." - n'est qu'une réaction face à la situation, en fait la série des mouvements nécessaires à la préservation, dans cette situation, de notre position relative. C'est après-coup, afin de justification personnelle, qu'on énonce cette action sous la forme d'un principe.
Paris, ville-miroir, la beauté à tous les coins de rue, ville où l'on se montre. Berlin, vaste friche, marquée de vides, ville d'action, chacun se promène une pioche sous le bras.
Quelqu'un qui remarque ce qui a lieu chez son voisin, mon voisin par exemple, jeune motard sympathique, plus que ça, gentil, rempli d'enfants et habitant une ferme. Hier il remarque que des monceaux de polystirène disposés contre la façade pour enlèvement plusieurs plaques ont volé à la faveur de l'orage et jonchent les champs alentours, ce que je ne pouvais ignorer. Remarquer ce qui se passe aux alentours de sa ferme me viendrait pas à l'idée et le remarquant je me ferais fort de le taire.
Rien de plus pénible que de recevoir ses amis des jours d'affilée, ou il y faut un château. Parler sans cesse, de rien. S'entretenir. Quand vient le moment de s'excuser, je suis heureux de prendre le chemin du lit, en chambre je m'aperçois qu'à ce régime même la lumière est de trop et j'éteins, pressé de me défaire.
A Gimbrède, petite voisine au talent enfantin dont le rire fait tressauter quand il surgit vif et spontané. Le soir, ses parents disputent une partie de boules sous les platanes. Et le lendemain matin, à peine sonnées les cloches de dix heures, elle reparaît à notre porte, vient jouer. Demande si elle peut manger à midi, rester un peu le soir. Le lendemain, c'est L. qui traverse la place, va chez la voisine, disparaît tout le jour et demande encore à dormir là-bas.
Le poirier et le pêcher agitent leurs branches dans la chaleur, l'herbe jaunit, les chats dorment contre les marches de l'église. Je n'entend pas une voiture. De la forêt au Rhône, le paysage est un. L'atelier n'a pas de fenêtre qui puisse s'ouvrir et il faut pour persévérer se mettre à moitié nu. Dans cet état j'écris des lettres fictives pour Voies secondaires, et parce qu'elles sont fictives - en partie au moins - il leur manque le coeur et le souffle. Il est à craindre qu'elles n'aient le caractère forcé de ces courriers écrits sur demande à des destinataires indifférents, lettres de remerciement par exemple. Mais si j'en écris dix, douze, ou plus, la fatigue aidant...
La liberté est d'être presque seul. L'économie monachique tend à cela. Comme les organisations primitives notre société noie l'individu dans le groupe. Autrefois liée à l'économie de survie, la mise sous tutelle de l'individu est aujourd'hui affaire de choix.