mardi 2 juin 2009

La morale dans le discours, cette confesse qui dispense de l'action qu'elle propose.
Elle se couche, nue. Autour, derrière le rideau les invités, ils parlent et jouent. Je fais durer les chaussettes.
En mai 1989, nous avons atteint l'équilibre. Nous étions quinze ou dix, sept au moins, pas reliés, disponibles, amicaux, heureux et indifférents et devant nous étaient les heures. Chacun proposait. On répondait ou on se taisait. Si on partait, on partait à plusieurs, pour un jour, une nuit ou plusieurs jours, sans fermer la porte, sans s'habiller, sans souci.
Quoique tu fasses, il y aura ceux qui pensent que tu as raison, ceux qui pensent que tu as tort. C'est en tenant la position que la proportion entre un camp et l'autre, ta résistance aussi face à eux, montrera si tu peux perdurer.
M. à qui le médecin a retroussé la gorge jusqu'au nez pour arracher de mauvais ganglions. Il tire ses câbles, installe des goulottes, un tableau, vous happe au passage : "j'y suis allé hier, ça va, y'a plus rien"
Le maçon construit des murs sa vie durant mais quémande son logement.
Etre artiste, c'est aussi croire que l'on peut vivre de son art.
Pour surseoir à la réflexion, il écarte de son chemin qui la suscite.
On désire autre chose que ce qu'on a, mais aussi ce qu'on a, faute de le posséder assez.
Et quand nous aurons à nous défendre, nous saurons que nous avons été faibles.
A vélo avec les enfants. Avant d'emprunter la laie forestière, nous saluons C. Retraité depuis peu, massif, il est dans son jardin et débrouissaille. Midi, il a de peine à parler. Choisit ses mots, qui viennent de loin, s'efforce de les dire à part soi avant de les disposer dans la phrase qu'il dira. Du vin circule dans ses veines, sous le soleil les ânes remuent.
Le jour vient où, peu content de soi, si les proches le sont, on se juge quitte.

lundi 1 juin 2009

Ecrivains autour de moi, des amis.
Celui qui s'enferme, travaille dix heures par jour, déchire, reprend. Ne peux jamais achever, fait des projets, obtient parfois une heure de notoriété. Plus tard, il sera cité dans quelque anthologie et il y aura un doctorant pour le connaître sur le bout des doigts.
Celui qui se gomine, court les salons et les éditeurs, va à Paris, drague, fait un film ou une bande-dessinnées en passant. Plus tard - bientôt - il disparaîtra.
Celui qui fait sa tâche, creuse son sujet, cherche à refléter les problèmes de société, prend des commandes et les honore. Plus tard il sera l'écrivain officiel, et durera un temps.
Celui qui écrit un grand oeuvre, maudit les passe-droits, rend service aux autres écrivains mais n'aiment pas leur façon, produit aussi des oeuvres secondaires, en quantité, se tape la tête contre les murs, boit trop, oublie de se doucher, écrit encore. Plus tard, il sera reconnu et personne ne le lira.
Un des signes manifestes de la régression sociale est le manque de distinction entre les sphères privées et publiques.
Je cherche des statistiques établissant qu'il y exode des classes bourgeoises du centre de la ville de Genève vers les communes périphériques. Il n'y en a pas. Phénomène évident, connu de tous. Et rien dans la presse, rien sur la toile. On le constate, on le dit, mais on ne l'écrit pas.
L'entretien infini de Maurice Blanchot. J'ai lu quelques phrases. Sidéré, j'ai lu une page, puis une autre et une autre, plus loin, pour voir. J'ai refermé le livre et relu le titre, L'entretien infini. Dans le jardin, j'ai lu une page à D.
- Attends, j'en lis une autre.
Elle a froncé.
- Tu crois que c'est possible?
Ridicule, bête, incompréhensible.
Ridicule.
Le livre a traîné dans la salle de bains avec les serviettes mouillées. Je venais de l'acheter, c'était pour le prix. Puis je l'ai jeté.
Je l'ai vu à la gare et il était vieux, vieux comme je ne l'avais jamais vu. Pas mangé depuis deux jours, il n'a plus de dents. A la cuisine, il y avait une boîte de tomates. J'ai dû enlever les draps. Il s'est cassé une côte, il ne fume sa pipe que vers quatre heures, il a mal.
Il a va mourir.
Oui.
Le maçon coule la chape, se félicite, "oh, ça, le mélange est dosé, il est bien gras" C'est un homme menu et fort aux bras tatoués, ancien prisonnier., l'accent du voyou dans les films de Gabin. Le soir, quand je rentre, il a posé le carrelage. Un coup d'oeil suffit: tout est de travers, rien n'est plat. Je prends mon temps. Il ne faut pas vexer.
- Vous êtes sûr que c'est plat?
- Et comment! Tenez, venez voir!
Il pose le niveau d'eau sur deux carreaux.
- Là.
C'est de travers, pas plat.
- Et avec la règle de maçon?
- Oh ben ça, si vous voulez!
Il pose la règle de trois mètres. Il y a un centimètre de différence, autant dire une pente.
Pour achever de me convaincre il pose le niveau d'eau sur la règle de maçon.
- Là, pourtant, c'est bien droit.
Je sors dans le jardin, je me change, je reviens. Par étapes je luis fais comprendre qu'il va falloir démonter. Les carreaux neufs passent à la poubelle. Il a travaillé deux jours, il défait son travail.
Il est désolé (oh, ça, je suis embêté, je suis vraiment désolé..."), mais:
- Je m'en vais vous refaire ça.
C'est hors de question.
J'appelle mes contacts, je fais venir un carreleur.
- Nous allons demandé l'avis d'un spécialiste, c'est un problème technique.
Arrive un autre petit homme, nez aquilin, face rougeaude. Il tire sur son bout de cigare.
- Vous aviez déjà fait des carrelages?
- Ma foi...
- Bon, faut tout démonter.
Le lendemain, dès sept heures, le marteau piqueur est en branle. Le maçon casse sa chape bien dosée. Et sue, et souffle, et vacille. La poussière est énorme.
De l0'escalier je crie "ça va Monsieur Thamez?"
- Pour ça, je vous avais dit, il est bien dosé.
Et il détruit ce qui est neuf, ce que j'ai payé, et le carreleur revient, me tend une liste. Il lui faut une poche de sable et des sacs de ciment. Il s'en va. Je téléphone. J'apprends que la poche de sable pèse 1500 kilos. Il est dix heures, le magasin ferme à 12h00, pas de livraison à la veille d'un long week-end. Je cherche un camion, je le trouve. Là-dessus, j'apprends qu'à 800 kilomètres du chantier, l'argent qui doit me revenir pour payer ces petits hommes, et deux carrelages et deux chapes, vient d'être bloqué par la mairie.
Le plaquiste turc qui s'occupe d'un chantier dans la maison apprend que j'écris.
- Des livres?
Il n'est pas convaincu. Je l'emmène à l'atelier, lui montre des livres. Il aperçoit l'anthologie du théâtre romand.
- Celui-là aussi?
Plus gros, il a plus de valeur à ses yeux.
Il demande si ça rapporte. "Un seul auteur genevois vit de sa plume", lui dis-je.
- Il doit écrire beaucoup.