samedi 25 avril 2009

C'estlui qui monta les cartons, les ferma au scotch. C'est elle qui alla chercher l'eau, c'est lui qui remplit le cartons. L'eau se répandit sur le sol. Vers dix heures, le plancher changea de consistance, plus tard il y eut un craquement, c'était l'eau dans le lustre.
La voisine était absente, la vieille dame, à l'hôpital, pour sa folie, pauvre vieille dame. Le craquement fut suivit d'étincelles.
Ils ne le savaient pas de façon certaine, aussi lui dit-elle de continuer à remplir les cartons d'eau. Un quart d'heure plus tard, le plafond de la vieille dame brûlait. Il alla s'asseoir. Elle ferma les fenêtres, les portes et alla s'asseoir à son côté.
Les jours suivants, dans le quartier, entre autres rumeurs, on disait de l'enquête qu'elle ne progressait pas car le chef-inspecteur, déjà internveu pour tentative d'incendie dans l'immeuble avait toujours imputé le départ de feu à la vieille dame et celle-ci, sa fiche d'hospitalisation le prouvait, était alors absente.
"Moi aussi j'étais comme ça, dit mon père à ma femme, moi aussi. Je ne m'asseyais pas, jamais".
- Tu l'es toujours, dit sa femme.
Ils ont dit "non" et on leur a répondu, "cela ne change rien."
Mon père dit, j'ai cherché ma vie durant comment ne rien payer. C'était difficile, et ça l'est plus encore aujourd'hui. Mais on finit par y arriver.
Là-dessus il se lance dans des spéculations à partir de ma posture (difficile) qu'il a préalablement étalée. Et ce qu'on sent c'est un immense espoir d'arriver au bout de cette spéculation victorieux. Ce qui lui permettrait de recommencer aussitôt une autre spéculation. Variante du jeu.
Mais le meilleur est à la fin. La cloche sonne, il faut quitter le salon. Ce que nous faisons à pied, jusqu'aux caisses automatisées où je paie le parking, puis tentons de faire en voiture, sur plusieurs étages signalisés, fléchés, peints, enrubannés et policés, sans comprendre les flèches, les signes, les étages ni la direction de sorte qu'il y a bientôt un cortège de quatre, de cinq voitures aux occupants énervés et hilares qui enfoncent leur klaxons pour faire appraître la sortie.
Donner sur le le salon du livre le point de vue de l'écrivain. Pour bien dire, de l'écriture. Et que voit-on? La défaite de ce qui porte l'écriture : le travail, l'inspiration, la résistance. Pour occuper le terrain: des saucisses, de la musique, des ballons, des piles de magazines, de téléviseurs. Une foire et l'envie de rentrer chez soi ou, tétanisé, l'envie de demeurer là où on est parvenu, devant ou derrière un stand de livres.
Après quelques verres, je fais un pas, puis deux. Daniel de Roulet est sur l'estrade. J'ai failli ne pas le voir or je ne l'ai jamais vu. Poignée de main, il y a des lettres entre nous. Je soulève son livre et par honnêteté le repose: que puis-je en l'occurence ?
- Vous avez signé?
- Non... non.
Je lui confirme que moi non plus l'an dernier... ou le précédent. Nous avons la fonction des épouvantails, attirer le regard sur un point précis du champ.
Nous discutons alors course à pied et vélo. De Paris aussi, la banlieue traversée à pied et dont chacun de nous a tiré des textes, approche très suisse.
Retour du salon du livre - l'écrivain espère au moins soustraire à la convoitise d'autrui cette conviction, fondatrice de l'écriture, qu'il est sans pareil. Or, immédiatement, la présence dans ce salon de la quantité - écrivains et livres - ni son espérance.
S. qui part pour Madrid puis Mexico. En Espagne, apprentissage accéléré de la langue et aussitôt les collines du Guerrero où elle accompagnera des individus menacés. L'association qui l'emploie loge 8 personnes sur place, "le bureau est interdit aux autochtones, nous dit-elle, et pour aller chercher de l'argent, nous irons à deux." Pour cette discusssion, nous sommes assis sur un tronc fendu qui fait banc, dans la cour de l'ilôt, dernier vestige du squat genevois. A distance, deux touristes photographient. S. n'a pas de représentation du danger. Savoir si cela réduit les risques.

dimanche 19 avril 2009

Le vide que Nicolas Bouvier cherche à assimiler des boudhistes devrait combler le vide dans lequel il s'enfonce en tant qu'occidental.
Une maison portative. Ce projet réalisé, il restera à inventer la notion de propriété aléatoire.
Les gens se plaignent non pour obtenir mais pour être plaints.
L'occidental a un problème insurmontable, il a raison. A force de le prouver, il en venu à se haïr.
Quelque chose était écrit sur son poignet. Il ne pouvait le lire mais chaque jour les lettres étaient plus claires.
Peut-on se surprendre vraiment, se surprendre par d'autres causes que droguées ou mécaniques?
Devant sa paire de fesses j'étais sous le coup d'une indjonction qui balayait toute forme de volonté et ne pensais pas pouvoir m'en sortir.
Le sage à Dieu:
- Tu es trop haut pour moi.
- Je suis partout.
- Oui, mais moi je ne regarde qu'à l'élévation.
- Vous vous souvenez du papa?
Les enfants:
- Oui.
- Il est mort.
- C'est dommage, on avait vu un bon film chez lui.
Gimbrède - ce consul qui visite ma maison est ravi de me raconter que l'été passé, sur la plage de Port Moresby, tout en l'entretenant, un papou dévorait un pied d'homme.
Aujourd'hui la culture s'adresse au corps.
Dis à quelqu'un qu'il a à craindre et son appréhension du monde sera craintive.
Faire connaître son oeuvre ou se faire connaître. Cette confusion a perdu l'art.
Placer sa tête entre le pouce et l'index, serrer de façon à sentir le crâne et penser au "soi" est un exercice qui fait sentir le vide.
Aujourd'hui je me souviens du sentiment éprouvé à douze ans pour une écolière de mon âge. Je me souviens de ses cheveux, de sa façon, de ce qu'elle disait, était, m'inspirait. Je m'en souviens parce que, ne portant pas ma main sur elle, je n'ai pas exténué mon imagination.
Un musée où il n'y aurait d'autre chose à voir que le regard d'un autre peuple sur nous-même.
Nos enfants nous trouvent-ils sérieux? L'important est qu'ils nous trouvent, la question du sérieux vient après. Et si sérieux il ne nous trouvent pas, ils s'efforcent de nous considérer comme tels.
Il neige dans toute la France. Marseille, Nice, Toulouse sont arrêtées. Les avions cloués sur le tarmac, les automobilistes hélitreuillés. Ici, dans le Beaufortain, milieu des Alpes, il tombe une poudreuse qui me permet de sortir chercher mes bières en chausettes.
Des mes parents j'ai appris l'ordre et la désobéissance. Aucun des deux n'a de place dans la société actuelle.
Notre civilisation moderne a atteint son acmé dans les modèles européens des années quatre-vingt (trois ou quatre pays.) A ce stade, perfectionner l'acquis, impliquait de refuser les prérogatives démocratiques à la partie la moins capable de la société. Le choix inverse - extension du marché au monde - a favorisé dans la masse les comportements d'inertie, lesquels finiront pas emporter toute culture de la liberté.
Le riche est attaqué, le pauvre fragile. Quant à l'homme moyen, le riche le méprise, le pauvre le demande.
La voiture a commencé sa glissade sur le route enneigée.
- On va se retourner, ais-je dit.
Juste après la voiure a plongé dans le fossé. J'ai eu le temps de retourner ma bouteille de bière.
Un paysan nous a sorti de là.
De la force des convictions venait l'arbitraire, l'écrasement du peuple autre, mais aussi le style et la hauteur de pensée.
Un ravissement s'installe lorsqu'on écrit dans les justes dipositions. Encore faut-il en bénéficier. La vie courante empêche. On lutte. On aboutit parfois, et alors on commence à écrire. Puis on arrête, la vie courante vous terrasse, et on lutte encore. Autour de moi j'ai des exemples d'écrivains dégagés des contingences. L'argent est disponible. N'ayant pas à travailler, ils auront toujours une étape d'avance. Leur domaine de lutte est l'écriture. Le peu d'expérience que j'ai du ravissement me fait sentir comment on glisse de celui-ci au talent, au génie peut-être. Mais à voir les regards de M.L., je vois qu'on glisse aussi dans la folie.
Hauteluce, Savoie. Au village un kiosque. On y trouve la presse, des piolets, des chaussures, des tableaux de laine. La satisfaction de trouver Le Monde ici est aussi grande que si je le trouvais au souk d'Irbil. Du reste, j'ai honte de n'acheter que ça. Pire, si Le Monde n'était pas disponible, je m'en irais les mains vides. La dame encaisse. Elle parle de la neige, des vacances qui viennent de finir - les enfants, G. et moi sommes les seuls touristes du village - elle en parle avec la même attitude aimable qu'il y a deux ans, une attitude qui arrête le temps. Jeune et sereine, elle donne l'impression de n'avoir pas quitté le kiosque depuis deux ans (comment sait-elle pour la neige?) Et ces journaux, comment arrivent-ils dans le kiosque? Ils arrivent aujourd'hui et le lendemain, invendus, repartent. Que dire alors des chaussures, des tableaux de laine? Le kiosque est sur la route principale, mais elle est principale parce que c'est la seule.
La vente de l'exotisme par les agences de voyage assortie des shémas circulatoires de la mondialisation annulent la possibilité de rencontrer l'étranger. L'étranger n'a jamais été aussi étrange. Dans le pays où l'on voyage, il est en coulisse, inaccessible, dans le pays où l'on vit, au premier plan, inassimilable.
Quoiqu'on trouve à dire de sa fausse sincérité, Julien Green dans les volumes de son journal fait forte impression. On dirait qu'il vit dans un autre monde (Paris.) Léautaud est acerbe, Gide intellectuel, Saint-Exupéry hermétique. Green est bourgeois. Les bûches brûlent dans l'âtre. Cela semble ridicule parce que depuis quelques années, qui vise le statut d'écrivain, se croit forcé de pousser des cris d'orfraie pour attirer sur lui les regards. L'intimité sulfureuse dont ces énervés se dotent n'est qu'un remède à la banalité réelle de leur vie.
Les corrections de Marfil m'auront permis de dégager des règles d'écriture, si on peut dire des minima Quant à savoir si le texte est bon. Savoir n'est pas pouvoir. Tout juste peut-on poser en règle qu'il ya moins de distance du savoir au pouvoir que de l'ignorance au pouvoir.
Il y a dans Lhôpital un coq qui chante sans cesse. Comment un animal si petit peut-il produire un son aussi gros et le produire sans cesse? Six mois que nous sommes au presbytère et il n'a jamais faibli. Aucun de villageois ne s'en soucie.
Gentillesse de cette femme, logée en cabine, sur la montagne, à l'arrivée du télésiège et qui a chacun de nos passages, agite la main pour les enfants. Nous montons et remontons, à chaque fois elle trouve de nouvelles ingéniosités pour demeurer dans la gentillesse. Comme j'annonce que nous ne viendrons peut-être pas skier le lendemain, Aplo insiste pour l'embrasser. J'essuie sa bouche, il saute du télésiège et se précipite vers la cabine.
Hier, D. poignardé en plein coeur de Genève. Il était vingt-deux heures. Il erre sur deux kilomètres, perd la moitié de son sang. Personne ne lui vient en aide. Il doit la vie au fait d'avoir joint sa copine au téléphone. Elle a appelé l'ambulance qui l'a trouvé sans connaissance placd Bel-Air.
En 1985 à Mexico, une soirée comme souvent le samedi, dans une villa somptueuse. Il est tard, nous roulons sur les canapés. Le portail s'ouvre, un invité traverse le jardin. Le maître d'hôtel de Belardo annonce:
- Monsieur, c'est votre ami, celui qui est mort sur la route de Zihuatanejo.
Toldo m'explique que je ne dois pas faire allusion à l'accident. Il y a deux ans l'ami en question a mangé du peyotl et a pris la route pour gagner le Guatemala. Il n'y est jamais parvenu. Depuis il essaie toutes les nuits de regagner son pays. Parfois, il rend visite Toldo.
En effet le gars entre dans la salon.
Avril 2009, France - interdiction faite aux manifestants de porter la cagoule. C'est l'interdiction du carnaval. De la dialectique. En face, rangés, les soldats de l'ordre: pas un pouce de chair sur leur visage.
Des insectes en petit nombre, un deux à la fois, sur le bord du regard. Ils se signalent par un mouvement, aussitôt disparaissent.
Aplo exerce sur le chien de la ferme voisine une telle fascination que la bête, dès sept heures le matin et par moins dix degrés piaffe dans la neige. Cet après-midi, alors que nous faisions l'ascension du Brichou, qu'il coure, saute, je lui fais remarquer la vue.
- Oui, mais moi j'aimerais être avec le chien.
Six jours loin des affaires de profession et je retrouve une position pour l'esprit. C'est dire si le brouet pèse sur l'estomac.
Ils gagneront la guerre, ils auront peur.
Le magasin a été vendu avec son arrière-cour. Après vérification, il contenait un immeuble moderne dans le style des années cinquante et un carnotzet vaudois. Benoit, ravi de cette vente, reçoit les félicitations de la municipalité. Au premier rang on voit le maire et le directeur des travaux. Le discours ne fait pas de doute: tout sera démoli, un fast-food sera construit. Dégoûté je bouscule les personnes de l'audience et sors. Dans la rue m'attendent mon frère et sept filles. Elles sont peu discernables, toutes jeunes. Je reconnais une cousine, une employée, une amante. Mais les prénoms m'échappent. Ensemble nous assistons au concert de Slipknot. Les portes viennent d'ouvrir, c'est encore le soundcheck. Attitude violente, boucan. J'espère avoir bien cadenassé on vélo (le jaune.) Après réflexion, je suis rassuré. Ainsi je peux boire. Et je bois en toute tranquillité, quand soudain, quelque chose dans ma main: le cadenas. Les musiciens profitent de mon désarroi pour inonder le sol à grands baquets. "Pour éteindre la fumée des cigarettes et protéger nos voix", expliquent-ils. D'ailleurs ils ont besoin de moi. Me voici sur scène. Nous jouons un morceau, de la variété. De retour au bar l'organisation vient à moi, elle me reproche mon jeu de guitare. Je m'excuse: mon vélo a été volé. A l'extérieur de la salle, j'insulte les marchands-clochards qui ont mis mon vélo en piéces et le vendent à la criée. Comment a-t-il pu être dépecé aussi vite? Le cadre et le guidon sous le bras je me rends chez un marchand-squatter, peut-être le chef des voleurs. Affable, il me fait traverser son appartement. Dans un lit dort un amant, plus loin dans une pièce rose un bébé, il le prend dans ses bras. Puis une femme, plusieurs femmes et dans la cave - une merveilleuse cave qui fait aquarium et permet d'observer les fonds du Léman - mes enfants. Mais je m'impatiente: je suis venu pour le vélo. Au moment où mon fils comprend que je vais l'abndonner, il crie et m'appelle. Quelqu'un dit: "il faut qu'il s'habitue à ce genre de choses." Dans la rue (vélo pas réparé) les sept filles affrontent dans un battel de skate une tribu ennemie. Je demande une planche. Ma cousine me répond: "J'ai pour principe de ne rien offrir, jamais." De retour dans l'appartement du marchand-squatter, je cherche l'escalier qui conduit à la cave. Aux WC je me fais dessus.
Cette marche est belle, la neige est belle, dit G. parce qu'on pourrait mourir. Eh non! Cette marche est belle parce qu'elle est belle. Sans cesse je pense à ce qui lui succédera, de sorte que je m'efforce de revenir au présent, de n'être pas happé, de regarder la neige, les sapins, les pics et de les tenir dans le moment pour ce qu'il sont, de la belle neige, de beaux sapins, de beaux pics.
Couché avec trois hommes et deux femmes, nus avec leur offre sexuelle. Les femmes sont des amies de dix ans dégradées par la chair, les enfants, la résignation. Elles ne lèvent rien en moi sinon le souvenir de prénoms vagues. Les hommes sont des arabes. Faibles, ils vont subrepticement: une main par çi, un sourire par là. Je quitte le couchage, le salon, je m'en vais. J'ai ma tente qu'il me faudra piquer dehors par un froid mordant. D'ailleurs la police rôde. La maison est vaste et je pourrais me cacher dans une de ses pièces, mais mon problème se pose ainsi: "Est-ce honnête? est-il honnête de tirer profit de ceux qu'on a rejeté?"
Politique - quand on court vite, il faut pour tenir le rythme avoir des buts proches.
Celui qui arrive ne sait pas - l'infuence de l'immigration sur la démocratie doit être envisagé sous cet angle.
La défense du droit des minorités a une fonction, détourner en la culpabilisant la majorité de la défense de ses droits.
Juger du soleil comme s'il allait tomber à jamais derrière l'horizon.
Auteurs qui ont bâti a force d'opportunisme et de compromis un petit piédestal. Encore, mais quand c'est pour vous conseiller: "laissez faire le temps, vous apprendrez par vous-mêmes"
Visite à l'église d'Hauteluce. Talus glacé autour de la grande porte. En façade, un triompe de la mort que j'explique aux enfants. C'est le soir. Pour entrer on soulève une couverture. Noir. Nos mains et celles de deux dames cherchent l'interrupteur. Un vieillard qui était là semble à l'aise sans lumière. A force d'appuyer dans le vide, l'autel s'illumine. Colonnes torsadées et pâtisserie de marbre à la façon du baroque savoyard. Comme nous sortons, le vieillard:
- Vosu avez aimé notre église?
Confusion entre le beau et le joli. Elle correspond à des périodes d'errement de la morale. Là où le bien-être tasse la demande morale, le joli remplace avantageusement le beau. A l'inverse, dans les moments où la liberté sociale est déniée, la beauté créée utilement une liberté intérieure.
Deux âges pour l'amitié, la jeunesse, car elle précède le constat de ralité, la vieillesse, car elle lui succède. Et deux situations, la pauvreté, il faut les moyens de la surmonter, il faut du temps, la richesse, il faut les moyens de la supporter, il faut du temps. De sorte que l'amitié ne va pas sans obstacles lorsqu'elle cherche à atteindre les homme afin de les réunir.
Chandolin-Zinal à vélo. La route d'Ayer fraîchement dégagée, l'odeur du bois qu'on scie aux Moulins. Sur le versant des homme montent des murs de pierre sèche, d'autres empilent des tavaillons. De grands drapeaux suisses flottent. En face Grimmentz est en chantier. Des immeubles courtisés par des grues montent au ciel. La coulée de boue des terrassements fait tache et nous avons bu des litres la veille. A Zinal je photographie le Cervin. Les ombres des parapentes en phase d'atterrissage glissent sur le parking. Au retour un éboulement sur la route d'Ayer - celle que j'ai empruntée à l'aller - m'oblige à zigzaguer. L'eau de la montagne coule dans mes cheveux.
Sierre-Chandolin a vélo après avoir posé un étron dans le bois. Sur les premiers 20 kilomètres de pente, souffle profond, plateau moyen, esprit en chair. Montée de philosophie dans les virages qui amènent à Saint-Luc aussitôt escamotée par la fatigue. Fin de course épuisant: il me faut chercher mon air dans les recoins des poumons et l'expulser à des mètres devant moi. Le chalet est accessible par 39 marches. Je consulte la montre: 30 kilomètres en deux heures. Les amis me présentent un verre d'eau dont ils disent "elle est excellente, elle est d'ici."
La nouvelle génération veut amuser et séduire. Elle fuit le sérieux comme une maladie. Elle monte sur scène. Des affaires sérieuses elle fait un spectacle. D'elle-même elle fait un spectacle. Force est de régler les problèmes que le spectacle ne peut régler. En coulisse on passe le balai, on tranche les têtes, on foule la liberté.
Le scepticisme est un système à balance. Les deux plateaux pleins, ils s'équilibrent. On jette la balance. Le choix est alors entre l'arbitraire ou le silence. C'est l'heure de la déraison.
Chaque village a son héros. Au bistrot de la place, à l'épicerie ou à la poste, il faudrait demander son nom, son adresse et s'il est mort, son histoire. Comment est-il devenu le héros d'une poignée d'hommes? Celui dont on parle? Celui qui défait la banalité? Dans ce groupe des héros, autant de canailles que de destins selon la loi. Le commun les tient en même estime.
Bali, Hoboken ou Oaxaca - seul compte le bitume sous nos semelles. Tant qu'ils ne sont pas réalisés, ces mirages nous dévitalisent. Fermer les yeux pour tarir leur représentation et sentir que le corps a deux semelles et repose sur une portion de bitume. Cet autre chose qui nous réclame là-bas nous ravit. Cet autre chose détruit l'espace, précipite le temps, rapproche la mort jette contre elle. C'est de l'espoir, mais une forme d'espoir qui met l'être en supend, le tient dans un faux espace. Ce qui peut avoir lieu le peut en nous, à l'intérieur du corps posé sur ses semelles.
Au centre du tunnel il trouva une cahute. Le fonctionnaire qui l'occupait alluma une torche, lui remit un ticket et attendit la main tendue.
- Je n'ai rien sur moi.
- Il faut payer.
Comme il rebroussait chemin.
- Non, ce serait trop facile.
- Je vous dit...
- Et comment comptez vous payer la section du tunnel que vous avez parcourue?
- J'ignorais.
- Les autorités du tunnel sont strictes.
- Qu'est-ce que je peux faire?
- C'est votre problème. En tout cas n'espèrez pas ressortir sans avoir payé.