dimanche 9 août 2009

Dans ce village d'uen seule rue qui apparaissait en rêve ne vivait que trois familles et toutes trois se tenaient sur leur véranda pour me voir passer. La première, blanche, était chenue et dispersée, pleine d'une héroïsme fatigué, elle luttait contre la mort. La seconde, noire, était crasseuse et désordonnée, incapable de tenir les limites de la véranda. La troisième, rangée en bon ordre, comme dans uen photo de classe était la plus nombreuse et augmentait à bonne vitesse - elle était jaune.
Dans Après-midi d'un écrivain Peter Handke écrit: "Mais "oeuvre" voulait dire quoi? Une oeuvre c'était quelque chose, pensait-il, où le matériau n'était presque rien et la disposition presque tout; quelque chose qui au repos restait en mouvement, sans rien pour la faire tourner, où tous les éléments se maintenaient eux-mêmes en supens; qui était ouverte, accessible à chacun et inusable."

Voies secondaires

Maman, F. allaient aux dix ans d'Aplo et j'allais seul, nulle part, lancé deux heures de suite sur l'autoroute Lausanne-Genève bondée même le samedi. De retour à Lhôpital, je me suis dit "il faut manger", parce que je redoutais de commencer les corrections des Voies secondaires, cette crainte bien connue : tomber sur une phrase si mauvaise qu'elle m'enlèverait tout désir de continuer et me ferait jeter le manuscrit aux orties. Le travail de juillet perdu. D'autant plus ennuyeux qu j'ai déjà sollicité l'éditeur (par une carte postale qui montre dans le Gers une maison identique aux Cornières). Puis j'ai mangé au jardin quatre pommes de terres déterrées hier par Crausaz dans son champ de Fribourg et un Gruyère. Autour du presbytère j'entendais tourner le voisin et son fils, le petit. J'ai fait celui qui n'entend pas jusqu'au moment où c'est lui qui a ouvert, qui a appelé. Je suis allé à sa rencontre. Comme d'habitude - sans que ce soit souvent - il venait marcher un peu dans le jardin en répétant "on va y aller" et me parlait d'une colonne de fourmis dans sa cuisine, pur laquelle j'indiquais des quartiers de citrons moisis - ça leur barre la route. Ensuite je me suis remis aux corrections, ne comprenant pas toujours ce que j'avais écrit trois semaines plus tôt. Et cependant, à Genève, entouré de la famille, Aplo devait déballer ses cadeaux.
Cette femme se plaint que son mari la laisse seule le jour, ne sait pas l'amuser, l'occuper. Pourtant, elle l'aime. Etrange. A quoi rime cette dépendance? Eve au jardin est déjà dite dépendante, "tirée d'une côte d'Adam". C'est le scribe, masculin, qui donne son point de vue. Est-ce à dire que la femme qui demande aujourd'hui à être amusée s'est rangée à ce point de vue?
Ces jours je me désintéresse. Aucune habitude, peu d'envies, pas de grâce. L'énergie même est en recul. Ce que je pourrais faire, je ne le fais pas. Ennui qui s'étend à l'entourage, le grise, le contamine. Entendre Gala me demander ce que j'ai fait est pénible. Répondre est pénible. Pas envie. Peut-être suis-je ratrappé par les années de dépense? Trop de fatigue en réserve et qui soudain me tombe dessus, me met à terre? Je reste debout pour écrire et et qund je me couche, je trouve enfin ce que je cherchais - l'intérêt dans le sommeil.
Une tasse de café à la main je me promène dans le jardin. A l'horizon les Alpes ce matin sont invisibles, il y a du soleil sur la pente qui mène au Rhône, la maison est solitaire. Auparavant, assis sous le poirier, concentré sur le petit-déjeuner, je ne voyais pas. Ce qui est vaste profite à l'esprit, s'il ne vous appartient pas. Un vaste jardin est une erreur. Plus les choses que nous possédons sont éloignées du corps, plus elles nous décentrent. La chemise et le pantalon sont des propriétés certaines, un jardin, un terrain, c'est lointain. Mais je n'oublie pas que j'ai acheté ce vaste jardin pour écarter les autes. Pas d'homme qui y vienne, pas de bruits, pas de ville, pas de mécanique. Et toute la vallée participe à ce sentiment de séparation. le Jura aussi, penché sur la maison, vert, noir et puissant. Se trouver seul. Etre seul pour se trouver. Encore faut-il espérer que la rencontre comblera l'attente. Incertain, on se tourne vers le jardin, on y fait une promenade sa tasse de café à la main, on se rapproche de ceux qui y vivent, les plantes, les oiseaux, l'herbe.

samedi 1 août 2009

Soudain nos villes prirent feu, toutes. En quelques heures, elles furent réduites en cendre. Alors chacun comprit que nous avions construit un décor.
Au-dessus de l'Herpouilly, dans un chalet couleur de miel, il y a trois dames, trois bienfaitrices qui discutent un menu de fête, énoncent des plats fabuleux, tandis que je tremble de froid rincé dans la montée par une pluie d'octobre. Je tremble si fort que mes mains qui portent le thé à mes lèvres le font déborder. A la table du patron les femmes notent la troisième entrée: sauté de biche avec sa casoelette de chou braisé.
Repris pour la cinquième année L'été de Btorlgue, texte que je veux dérisoire et même comique . Eh bien il me pèse. J'ai de la peine. C'est un mur. Et quand je dis reprendre, c'est trop: il me suffirait de corriger. Je n'y arrive pas. Est-ce parce que la matière a été tant de fois brassée? Cet après-midi, le front en sueur, j'ai abandonné. Le voir achevé me plairait. Au tiroir s'il le faut mais achevé. C'est peut-être le problème. Il est derrière moi. Cinq ans... Pourtant, on ne peut décider de façon sûre qu'il ne trouverait pas son lecteur. En même temps j' accorde "qu'on peut en dire en principe qu'un texte écrit avec enthousiasme communiquera au lecteur quelque chose de cet enthousisame."
- On pourrait aller ici, ou là, ou encore là?
- On pourrait décider qu'on est arrivé.
Femmes qui jouent aux femmes heureuses, le verbe haut et vrillé, le geste hystérique, occupant tout l'espace.
Les animateurs de la colonie de vacances à laquelle participent les enfants les envoient frapper aux portes des maisons d'Astaffort, un bourg de quelque 3000 habitants. Consigne leur est donnée de rapporter une liste d'objets et ils les rapportent en effet: raquette, sou, magazine, pot de fleurs, ballon.
Cette bibliothécaire à qui je demande une renseignement qu'elle n'a pas et dès lors qui me bat froid. Quelques jours passent pendant lesquels je redouble de prévenance sans réussir à la défroisser, puis un après-midi elle se trouve à servir une cliente dans mon dos et se montre volubile, pleine de connaissances et de conseils, tout cela à voix haute, pour que j'entende qui elle est. Le lendemain, elle a de nouveau le sourire.
Une fois retranché du camps des socialistes ceux qui se désignent ainsi parce qu'ils profitent des largesses de l'Etat et ceux qui, pour faire carrière politique, tâchent de convaincre les précédents qu'ils administrent correctement leurs intérêts, qui reste-t-il?
Salle communale de Gimbrède louée pour un mariage. Un cortège de voitures déboule. Femmes fagotées, enfants morveux. Concours de quads, beuverie. Hommes à torse nu beuglant, chiant, vomissant. La vue de ce groupe de dégénérés produit l'effroi. Très vite on pense: je partage avec eux. Pire : on m'oblige à partager, on me conçoit comme leur égal. La fête dure jusqu'au matin, le village se terre. Les plus malins, les plus lâches, se sont souvent les mêmes, ont découché et ne reviendront que le lendemain, lorsque les bêtes se seront tues, les autres enfoncent du papier dans leur oreilles. Plus tard dans la semaine les langues se délient. L'envie de meurtre est palpable. Chacun fait état de son dégoût.
L'égalité des droits est une aberration sans égalité des devoirs et la tolérance en la matière un accélérateur des violences à venir.
Tel ami qui ne travaille pas, sort peu, ne participe à rien, se dit socialiste. La plante d'intérieur, si elle parlait, approuverait son jardinier.
Du repas des chasseurs pris en sa compagnie l'an dernier, à quelques mètres des maisons, sur place extérieure du village, M. dit cette année, comme nous l'invitons : "oh non, ce n'est plus de mon âge!"
L'an dernier elle avait quatre vingt treize ans .
Le long de ces routes qui traversent les paysages détruits, je me souviens de tout et je marche sans répit, il ne faut pas songer à dormir. Dès que je montre des signes de lassitude, des hommes s'approchent et me proposent des morceaux de paradis. L'autre soir, trop faible pour les contrer, je me suis assoupi: au réveil, j'avais un jardin et des fontaines autour de moi, et ces hommes souriants venaient m'expliquer la chance que j'avais d'avoir retrouvé un sens à ma vie.
2050 - je sors mes os de terre, un à un les assemble, reprends mon cheminement. Le premier kilomètre fait sentir le plancher des vaches, je suis de retour. Cette activité de vivant manque toutefois de coeur, je sens que je ne veux rien, que rien ne me retient. Alors dans ce village dont j'oublie le nom, un soir je vais au cimetière, trouve une tombe ancienne, soulève la dalle et remise mon squelette.
Après la tempête de décembre, la voisine demande au petit A. devant le tilleul déraciné:
-Sais-tu comment est tombé cet arbre?
- Non Madame, mais en tout cas, ce n'est pas moi.
Oui, cher monsieur, on est réduits à peu, mais bien heureux, hors fausseté, ce qui va de pair.
Toute la vérité sur le théâtre: à force de frapper aux portes, elle finissent par s'ouvrir.
Ce qu'on appelle "action" et dont la synthèse est déclinable sous la forme de "principe" au sens moral de ce terme - "j'ai des principes et c'est pourquoi j'agirai de telle sorte que..." - n'est qu'une réaction face à la situation, en fait la série des mouvements nécessaires à la préservation, dans cette situation, de notre position relative. C'est après-coup, afin de justification personnelle, qu'on énonce cette action sous la forme d'un principe.
Paris, ville-miroir, la beauté à tous les coins de rue, ville où l'on se montre. Berlin, vaste friche, marquée de vides, ville d'action, chacun se promène une pioche sous le bras.
Quelqu'un qui remarque ce qui a lieu chez son voisin, mon voisin par exemple, jeune motard sympathique, plus que ça, gentil, rempli d'enfants et habitant une ferme. Hier il remarque que des monceaux de polystirène disposés contre la façade pour enlèvement plusieurs plaques ont volé à la faveur de l'orage et jonchent les champs alentours, ce que je ne pouvais ignorer. Remarquer ce qui se passe aux alentours de sa ferme me viendrait pas à l'idée et le remarquant je me ferais fort de le taire.
Rien de plus pénible que de recevoir ses amis des jours d'affilée, ou il y faut un château. Parler sans cesse, de rien. S'entretenir. Quand vient le moment de s'excuser, je suis heureux de prendre le chemin du lit, en chambre je m'aperçois qu'à ce régime même la lumière est de trop et j'éteins, pressé de me défaire.
A Gimbrède, petite voisine au talent enfantin dont le rire fait tressauter quand il surgit vif et spontané. Le soir, ses parents disputent une partie de boules sous les platanes. Et le lendemain matin, à peine sonnées les cloches de dix heures, elle reparaît à notre porte, vient jouer. Demande si elle peut manger à midi, rester un peu le soir. Le lendemain, c'est L. qui traverse la place, va chez la voisine, disparaît tout le jour et demande encore à dormir là-bas.
Le poirier et le pêcher agitent leurs branches dans la chaleur, l'herbe jaunit, les chats dorment contre les marches de l'église. Je n'entend pas une voiture. De la forêt au Rhône, le paysage est un. L'atelier n'a pas de fenêtre qui puisse s'ouvrir et il faut pour persévérer se mettre à moitié nu. Dans cet état j'écris des lettres fictives pour Voies secondaires, et parce qu'elles sont fictives - en partie au moins - il leur manque le coeur et le souffle. Il est à craindre qu'elles n'aient le caractère forcé de ces courriers écrits sur demande à des destinataires indifférents, lettres de remerciement par exemple. Mais si j'en écris dix, douze, ou plus, la fatigue aidant...
La liberté est d'être presque seul. L'économie monachique tend à cela. Comme les organisations primitives notre société noie l'individu dans le groupe. Autrefois liée à l'économie de survie, la mise sous tutelle de l'individu est aujourd'hui affaire de choix.

mardi 2 juin 2009

La morale dans le discours, cette confesse qui dispense de l'action qu'elle propose.
Elle se couche, nue. Autour, derrière le rideau les invités, ils parlent et jouent. Je fais durer les chaussettes.
En mai 1989, nous avons atteint l'équilibre. Nous étions quinze ou dix, sept au moins, pas reliés, disponibles, amicaux, heureux et indifférents et devant nous étaient les heures. Chacun proposait. On répondait ou on se taisait. Si on partait, on partait à plusieurs, pour un jour, une nuit ou plusieurs jours, sans fermer la porte, sans s'habiller, sans souci.
Quoique tu fasses, il y aura ceux qui pensent que tu as raison, ceux qui pensent que tu as tort. C'est en tenant la position que la proportion entre un camp et l'autre, ta résistance aussi face à eux, montrera si tu peux perdurer.
M. à qui le médecin a retroussé la gorge jusqu'au nez pour arracher de mauvais ganglions. Il tire ses câbles, installe des goulottes, un tableau, vous happe au passage : "j'y suis allé hier, ça va, y'a plus rien"
Le maçon construit des murs sa vie durant mais quémande son logement.
Etre artiste, c'est aussi croire que l'on peut vivre de son art.
Pour surseoir à la réflexion, il écarte de son chemin qui la suscite.
On désire autre chose que ce qu'on a, mais aussi ce qu'on a, faute de le posséder assez.
Et quand nous aurons à nous défendre, nous saurons que nous avons été faibles.
A vélo avec les enfants. Avant d'emprunter la laie forestière, nous saluons C. Retraité depuis peu, massif, il est dans son jardin et débrouissaille. Midi, il a de peine à parler. Choisit ses mots, qui viennent de loin, s'efforce de les dire à part soi avant de les disposer dans la phrase qu'il dira. Du vin circule dans ses veines, sous le soleil les ânes remuent.
Le jour vient où, peu content de soi, si les proches le sont, on se juge quitte.

lundi 1 juin 2009

Ecrivains autour de moi, des amis.
Celui qui s'enferme, travaille dix heures par jour, déchire, reprend. Ne peux jamais achever, fait des projets, obtient parfois une heure de notoriété. Plus tard, il sera cité dans quelque anthologie et il y aura un doctorant pour le connaître sur le bout des doigts.
Celui qui se gomine, court les salons et les éditeurs, va à Paris, drague, fait un film ou une bande-dessinnées en passant. Plus tard - bientôt - il disparaîtra.
Celui qui fait sa tâche, creuse son sujet, cherche à refléter les problèmes de société, prend des commandes et les honore. Plus tard il sera l'écrivain officiel, et durera un temps.
Celui qui écrit un grand oeuvre, maudit les passe-droits, rend service aux autres écrivains mais n'aiment pas leur façon, produit aussi des oeuvres secondaires, en quantité, se tape la tête contre les murs, boit trop, oublie de se doucher, écrit encore. Plus tard, il sera reconnu et personne ne le lira.
Un des signes manifestes de la régression sociale est le manque de distinction entre les sphères privées et publiques.
Je cherche des statistiques établissant qu'il y exode des classes bourgeoises du centre de la ville de Genève vers les communes périphériques. Il n'y en a pas. Phénomène évident, connu de tous. Et rien dans la presse, rien sur la toile. On le constate, on le dit, mais on ne l'écrit pas.
L'entretien infini de Maurice Blanchot. J'ai lu quelques phrases. Sidéré, j'ai lu une page, puis une autre et une autre, plus loin, pour voir. J'ai refermé le livre et relu le titre, L'entretien infini. Dans le jardin, j'ai lu une page à D.
- Attends, j'en lis une autre.
Elle a froncé.
- Tu crois que c'est possible?
Ridicule, bête, incompréhensible.
Ridicule.
Le livre a traîné dans la salle de bains avec les serviettes mouillées. Je venais de l'acheter, c'était pour le prix. Puis je l'ai jeté.
Je l'ai vu à la gare et il était vieux, vieux comme je ne l'avais jamais vu. Pas mangé depuis deux jours, il n'a plus de dents. A la cuisine, il y avait une boîte de tomates. J'ai dû enlever les draps. Il s'est cassé une côte, il ne fume sa pipe que vers quatre heures, il a mal.
Il a va mourir.
Oui.
Le maçon coule la chape, se félicite, "oh, ça, le mélange est dosé, il est bien gras" C'est un homme menu et fort aux bras tatoués, ancien prisonnier., l'accent du voyou dans les films de Gabin. Le soir, quand je rentre, il a posé le carrelage. Un coup d'oeil suffit: tout est de travers, rien n'est plat. Je prends mon temps. Il ne faut pas vexer.
- Vous êtes sûr que c'est plat?
- Et comment! Tenez, venez voir!
Il pose le niveau d'eau sur deux carreaux.
- Là.
C'est de travers, pas plat.
- Et avec la règle de maçon?
- Oh ben ça, si vous voulez!
Il pose la règle de trois mètres. Il y a un centimètre de différence, autant dire une pente.
Pour achever de me convaincre il pose le niveau d'eau sur la règle de maçon.
- Là, pourtant, c'est bien droit.
Je sors dans le jardin, je me change, je reviens. Par étapes je luis fais comprendre qu'il va falloir démonter. Les carreaux neufs passent à la poubelle. Il a travaillé deux jours, il défait son travail.
Il est désolé (oh, ça, je suis embêté, je suis vraiment désolé..."), mais:
- Je m'en vais vous refaire ça.
C'est hors de question.
J'appelle mes contacts, je fais venir un carreleur.
- Nous allons demandé l'avis d'un spécialiste, c'est un problème technique.
Arrive un autre petit homme, nez aquilin, face rougeaude. Il tire sur son bout de cigare.
- Vous aviez déjà fait des carrelages?
- Ma foi...
- Bon, faut tout démonter.
Le lendemain, dès sept heures, le marteau piqueur est en branle. Le maçon casse sa chape bien dosée. Et sue, et souffle, et vacille. La poussière est énorme.
De l0'escalier je crie "ça va Monsieur Thamez?"
- Pour ça, je vous avais dit, il est bien dosé.
Et il détruit ce qui est neuf, ce que j'ai payé, et le carreleur revient, me tend une liste. Il lui faut une poche de sable et des sacs de ciment. Il s'en va. Je téléphone. J'apprends que la poche de sable pèse 1500 kilos. Il est dix heures, le magasin ferme à 12h00, pas de livraison à la veille d'un long week-end. Je cherche un camion, je le trouve. Là-dessus, j'apprends qu'à 800 kilomètres du chantier, l'argent qui doit me revenir pour payer ces petits hommes, et deux carrelages et deux chapes, vient d'être bloqué par la mairie.
Le plaquiste turc qui s'occupe d'un chantier dans la maison apprend que j'écris.
- Des livres?
Il n'est pas convaincu. Je l'emmène à l'atelier, lui montre des livres. Il aperçoit l'anthologie du théâtre romand.
- Celui-là aussi?
Plus gros, il a plus de valeur à ses yeux.
Il demande si ça rapporte. "Un seul auteur genevois vit de sa plume", lui dis-je.
- Il doit écrire beaucoup.

vendredi 1 mai 2009

Je croisais sur Nusa lembogan, au large de Lombok, dernirèe des îles de la Sonde. Une traversée pénible, pleine d'eau et d'ailerons dans le flot. A un moment nous manquons couler. Enfin nous abordons. Les indigènes s'en vont. Le crépuscule vient, immense et plat et rouge, il y a un bar, un seul, des hamacs sour un toit de paille. Au lieu de paresser, nous partons sous les feuilles bruissantes visiter l'île, coupons par le cimetière - on nous a dit, "pas par le cimetière". Sur les tombes il y a des parapluies ouverts, c'est la mousson, des parapluies achetés au souk de Sanur, Bali. Puis nous marchons sur un chemin de falaise, sur un pont de corde, sur un sentier. Soudain, devant nous, tassé comme un banc de moules, les maisons du village et devant les maisons, les indigènes. Quatre générations, du grand-père aux enfants. Les jeunes se chargent de nous regarder. Ce regard a un sens: nous ne voulons pas de vous. Nous avançons entre les maisons et le silence, comme une mauvaise tache d'encre, s'étend.
Dans un guide de la région pris à la bibliothèque locale, photographie d'un antre naturel, moussu, couvert de lianes: "là s'engouffrait le chartreux pour méditer, se tenir en solitude." La cavité est petite, noire, creusée dans le repli du rocher. Et que pouvait trouver le moine dans cette position? L'état qui précède la venue au monde.
Marcel Jouhandeau a fait la deuxième moitié de son oeuvre sur la dissection du caractère d'Elise, son épouse. Façon de sublimer la difficulté. Ses atouts: il était introverti, attaché au sacré, moyennement désespéré et sybarite.
La société est un arrangement avec la mort. Elle permet de mourir le moins possible au quotidien et dans l'absolu, le plus tard.
L'image élève l'esprit quand elle est fixe. Toile, chromo, photographie s'offrent à la compréhension. Multipliée et accélérée - cinéma, télévision - l'image impose la compréhension.

jeudi 30 avril 2009

Le véhicule lancé à bonne vitesse perdit une roue, puis deux et trois. Il en restait encore trois, bientôt perdues. D'où l'idée d'en ajouter au départ pour durer.
Etre quelqu'un dans le popos, autre dans les actes. C'est le contraire de la sagesse, ce n'est pas le contraire de la philosophie occidentale dont l'histoire fait affaire de ce différend.
On dit, j'entends dire, tu es un adolescent. Ce qui signifie qu'adulte j'agis en dehors de mon âge. Ce qui signifie que mon repère n'est pas l'homme d'en face, l'adulte, ni moi-même adulte.
Le projet de faire une philosophie-fiction à partir d'une mise en situation calculée. Je me rends dans ce pays, me fourre dans telle ville et laisse faire. A la fois suspect et bizarre. Tourner le dos à ce qu'on connaît, y revenir par des chemins détournés. Comme si le réel dans lequel l'existence quotidienne nous noie était aphone.
Il y a vingt-sept ans sur le port de Lutry, une fille quitte le pont du Lausanne, s'en va sur le port. Affaire d'une minute qui se fiche dans la conscience extasiée.
L'idéalisme a un effet compensatoire. Plus on agit dans le monde, plus l'idéalisme devient l'apanage des autres - sans qu'on sache d'ailleurs qui, sinon par les textes des grands brûlés. Pire: lorsqu'on y confronte le bonheur, on ne sait plus comment le manipuler, l'admettre en soi -on le constate en anthropologue.
Qu'un seul dans le groupe ne soit pas honnête et votre honnêteté vous condamne. Jésus.
Exprimez des sentiments contraires, vous ne serez pas convoités. Leçon apprise des ambitieux qu piaffent, se bousculent à l'avant-scène - leurs sourires sont des culs.
Deux trains partent à la même heure. Il y a des obstacles. Ils passent. Aux fenêtres les passagers applaudisent. En gare, personne ne se regardait, chacun avait son billet, sa destination. Désormais ils serrent les coudes.
Si on veut dire ce qu'on pense, il faut prendre deux mesures: se faire un ami et acheter une tente solide.
Qu'une femme vous admire, aussitôt il faut garder de se faire connaître.
En 1983 j'allais en Espagne. Le passage de frontière se faisait à l'aube, les yeux fermés, dans Port-Bou, et à Santz, gare nouvelle de Barcelone, les trains bloquaient. En surface, autour du bâtiment dont on décrochait les échafaudages, était un terrain vague et même plusieurs. La saignée avait supprimé deux ou trois blocs de maisons. En bordure les autres étaient restées et les indigènes de banlieue, tranquilles, sortaient leur chaises de paille devant les négoces. A celui qui vendait des alcools et des bonbons nous avons pris trois bouteilles de champagne que nous avons sifflées dans la halle de gare en recomptant notre argent de poche et un garde-civil, émoulu fraîchement de la dictature, m'a conduit au poste pour me tirer les oreilles et me menacer de je-ne-sais quel pouvoir qu'il venait de perdre par le retour du roi.
Votre comportement envers les animaux en dit sur votre caractère, expliquent les gens sensés. Ainsi que les gens à animaux qui n'ont pas trouvé à se comporter avec leurs pairs. Entre lesquels il faut distinguer.

samedi 25 avril 2009

C'estlui qui monta les cartons, les ferma au scotch. C'est elle qui alla chercher l'eau, c'est lui qui remplit le cartons. L'eau se répandit sur le sol. Vers dix heures, le plancher changea de consistance, plus tard il y eut un craquement, c'était l'eau dans le lustre.
La voisine était absente, la vieille dame, à l'hôpital, pour sa folie, pauvre vieille dame. Le craquement fut suivit d'étincelles.
Ils ne le savaient pas de façon certaine, aussi lui dit-elle de continuer à remplir les cartons d'eau. Un quart d'heure plus tard, le plafond de la vieille dame brûlait. Il alla s'asseoir. Elle ferma les fenêtres, les portes et alla s'asseoir à son côté.
Les jours suivants, dans le quartier, entre autres rumeurs, on disait de l'enquête qu'elle ne progressait pas car le chef-inspecteur, déjà internveu pour tentative d'incendie dans l'immeuble avait toujours imputé le départ de feu à la vieille dame et celle-ci, sa fiche d'hospitalisation le prouvait, était alors absente.
"Moi aussi j'étais comme ça, dit mon père à ma femme, moi aussi. Je ne m'asseyais pas, jamais".
- Tu l'es toujours, dit sa femme.
Ils ont dit "non" et on leur a répondu, "cela ne change rien."
Mon père dit, j'ai cherché ma vie durant comment ne rien payer. C'était difficile, et ça l'est plus encore aujourd'hui. Mais on finit par y arriver.
Là-dessus il se lance dans des spéculations à partir de ma posture (difficile) qu'il a préalablement étalée. Et ce qu'on sent c'est un immense espoir d'arriver au bout de cette spéculation victorieux. Ce qui lui permettrait de recommencer aussitôt une autre spéculation. Variante du jeu.
Mais le meilleur est à la fin. La cloche sonne, il faut quitter le salon. Ce que nous faisons à pied, jusqu'aux caisses automatisées où je paie le parking, puis tentons de faire en voiture, sur plusieurs étages signalisés, fléchés, peints, enrubannés et policés, sans comprendre les flèches, les signes, les étages ni la direction de sorte qu'il y a bientôt un cortège de quatre, de cinq voitures aux occupants énervés et hilares qui enfoncent leur klaxons pour faire appraître la sortie.
Donner sur le le salon du livre le point de vue de l'écrivain. Pour bien dire, de l'écriture. Et que voit-on? La défaite de ce qui porte l'écriture : le travail, l'inspiration, la résistance. Pour occuper le terrain: des saucisses, de la musique, des ballons, des piles de magazines, de téléviseurs. Une foire et l'envie de rentrer chez soi ou, tétanisé, l'envie de demeurer là où on est parvenu, devant ou derrière un stand de livres.
Après quelques verres, je fais un pas, puis deux. Daniel de Roulet est sur l'estrade. J'ai failli ne pas le voir or je ne l'ai jamais vu. Poignée de main, il y a des lettres entre nous. Je soulève son livre et par honnêteté le repose: que puis-je en l'occurence ?
- Vous avez signé?
- Non... non.
Je lui confirme que moi non plus l'an dernier... ou le précédent. Nous avons la fonction des épouvantails, attirer le regard sur un point précis du champ.
Nous discutons alors course à pied et vélo. De Paris aussi, la banlieue traversée à pied et dont chacun de nous a tiré des textes, approche très suisse.
Retour du salon du livre - l'écrivain espère au moins soustraire à la convoitise d'autrui cette conviction, fondatrice de l'écriture, qu'il est sans pareil. Or, immédiatement, la présence dans ce salon de la quantité - écrivains et livres - ni son espérance.
S. qui part pour Madrid puis Mexico. En Espagne, apprentissage accéléré de la langue et aussitôt les collines du Guerrero où elle accompagnera des individus menacés. L'association qui l'emploie loge 8 personnes sur place, "le bureau est interdit aux autochtones, nous dit-elle, et pour aller chercher de l'argent, nous irons à deux." Pour cette discusssion, nous sommes assis sur un tronc fendu qui fait banc, dans la cour de l'ilôt, dernier vestige du squat genevois. A distance, deux touristes photographient. S. n'a pas de représentation du danger. Savoir si cela réduit les risques.

dimanche 19 avril 2009

Le vide que Nicolas Bouvier cherche à assimiler des boudhistes devrait combler le vide dans lequel il s'enfonce en tant qu'occidental.
Une maison portative. Ce projet réalisé, il restera à inventer la notion de propriété aléatoire.
Les gens se plaignent non pour obtenir mais pour être plaints.
L'occidental a un problème insurmontable, il a raison. A force de le prouver, il en venu à se haïr.
Quelque chose était écrit sur son poignet. Il ne pouvait le lire mais chaque jour les lettres étaient plus claires.
Peut-on se surprendre vraiment, se surprendre par d'autres causes que droguées ou mécaniques?
Devant sa paire de fesses j'étais sous le coup d'une indjonction qui balayait toute forme de volonté et ne pensais pas pouvoir m'en sortir.
Le sage à Dieu:
- Tu es trop haut pour moi.
- Je suis partout.
- Oui, mais moi je ne regarde qu'à l'élévation.
- Vous vous souvenez du papa?
Les enfants:
- Oui.
- Il est mort.
- C'est dommage, on avait vu un bon film chez lui.
Gimbrède - ce consul qui visite ma maison est ravi de me raconter que l'été passé, sur la plage de Port Moresby, tout en l'entretenant, un papou dévorait un pied d'homme.
Aujourd'hui la culture s'adresse au corps.
Dis à quelqu'un qu'il a à craindre et son appréhension du monde sera craintive.
Faire connaître son oeuvre ou se faire connaître. Cette confusion a perdu l'art.
Placer sa tête entre le pouce et l'index, serrer de façon à sentir le crâne et penser au "soi" est un exercice qui fait sentir le vide.
Aujourd'hui je me souviens du sentiment éprouvé à douze ans pour une écolière de mon âge. Je me souviens de ses cheveux, de sa façon, de ce qu'elle disait, était, m'inspirait. Je m'en souviens parce que, ne portant pas ma main sur elle, je n'ai pas exténué mon imagination.
Un musée où il n'y aurait d'autre chose à voir que le regard d'un autre peuple sur nous-même.
Nos enfants nous trouvent-ils sérieux? L'important est qu'ils nous trouvent, la question du sérieux vient après. Et si sérieux il ne nous trouvent pas, ils s'efforcent de nous considérer comme tels.
Il neige dans toute la France. Marseille, Nice, Toulouse sont arrêtées. Les avions cloués sur le tarmac, les automobilistes hélitreuillés. Ici, dans le Beaufortain, milieu des Alpes, il tombe une poudreuse qui me permet de sortir chercher mes bières en chausettes.
Des mes parents j'ai appris l'ordre et la désobéissance. Aucun des deux n'a de place dans la société actuelle.
Notre civilisation moderne a atteint son acmé dans les modèles européens des années quatre-vingt (trois ou quatre pays.) A ce stade, perfectionner l'acquis, impliquait de refuser les prérogatives démocratiques à la partie la moins capable de la société. Le choix inverse - extension du marché au monde - a favorisé dans la masse les comportements d'inertie, lesquels finiront pas emporter toute culture de la liberté.
Le riche est attaqué, le pauvre fragile. Quant à l'homme moyen, le riche le méprise, le pauvre le demande.
La voiture a commencé sa glissade sur le route enneigée.
- On va se retourner, ais-je dit.
Juste après la voiure a plongé dans le fossé. J'ai eu le temps de retourner ma bouteille de bière.
Un paysan nous a sorti de là.
De la force des convictions venait l'arbitraire, l'écrasement du peuple autre, mais aussi le style et la hauteur de pensée.
Un ravissement s'installe lorsqu'on écrit dans les justes dipositions. Encore faut-il en bénéficier. La vie courante empêche. On lutte. On aboutit parfois, et alors on commence à écrire. Puis on arrête, la vie courante vous terrasse, et on lutte encore. Autour de moi j'ai des exemples d'écrivains dégagés des contingences. L'argent est disponible. N'ayant pas à travailler, ils auront toujours une étape d'avance. Leur domaine de lutte est l'écriture. Le peu d'expérience que j'ai du ravissement me fait sentir comment on glisse de celui-ci au talent, au génie peut-être. Mais à voir les regards de M.L., je vois qu'on glisse aussi dans la folie.
Hauteluce, Savoie. Au village un kiosque. On y trouve la presse, des piolets, des chaussures, des tableaux de laine. La satisfaction de trouver Le Monde ici est aussi grande que si je le trouvais au souk d'Irbil. Du reste, j'ai honte de n'acheter que ça. Pire, si Le Monde n'était pas disponible, je m'en irais les mains vides. La dame encaisse. Elle parle de la neige, des vacances qui viennent de finir - les enfants, G. et moi sommes les seuls touristes du village - elle en parle avec la même attitude aimable qu'il y a deux ans, une attitude qui arrête le temps. Jeune et sereine, elle donne l'impression de n'avoir pas quitté le kiosque depuis deux ans (comment sait-elle pour la neige?) Et ces journaux, comment arrivent-ils dans le kiosque? Ils arrivent aujourd'hui et le lendemain, invendus, repartent. Que dire alors des chaussures, des tableaux de laine? Le kiosque est sur la route principale, mais elle est principale parce que c'est la seule.
La vente de l'exotisme par les agences de voyage assortie des shémas circulatoires de la mondialisation annulent la possibilité de rencontrer l'étranger. L'étranger n'a jamais été aussi étrange. Dans le pays où l'on voyage, il est en coulisse, inaccessible, dans le pays où l'on vit, au premier plan, inassimilable.
Quoiqu'on trouve à dire de sa fausse sincérité, Julien Green dans les volumes de son journal fait forte impression. On dirait qu'il vit dans un autre monde (Paris.) Léautaud est acerbe, Gide intellectuel, Saint-Exupéry hermétique. Green est bourgeois. Les bûches brûlent dans l'âtre. Cela semble ridicule parce que depuis quelques années, qui vise le statut d'écrivain, se croit forcé de pousser des cris d'orfraie pour attirer sur lui les regards. L'intimité sulfureuse dont ces énervés se dotent n'est qu'un remède à la banalité réelle de leur vie.
Les corrections de Marfil m'auront permis de dégager des règles d'écriture, si on peut dire des minima Quant à savoir si le texte est bon. Savoir n'est pas pouvoir. Tout juste peut-on poser en règle qu'il ya moins de distance du savoir au pouvoir que de l'ignorance au pouvoir.
Il y a dans Lhôpital un coq qui chante sans cesse. Comment un animal si petit peut-il produire un son aussi gros et le produire sans cesse? Six mois que nous sommes au presbytère et il n'a jamais faibli. Aucun de villageois ne s'en soucie.
Gentillesse de cette femme, logée en cabine, sur la montagne, à l'arrivée du télésiège et qui a chacun de nos passages, agite la main pour les enfants. Nous montons et remontons, à chaque fois elle trouve de nouvelles ingéniosités pour demeurer dans la gentillesse. Comme j'annonce que nous ne viendrons peut-être pas skier le lendemain, Aplo insiste pour l'embrasser. J'essuie sa bouche, il saute du télésiège et se précipite vers la cabine.
Hier, D. poignardé en plein coeur de Genève. Il était vingt-deux heures. Il erre sur deux kilomètres, perd la moitié de son sang. Personne ne lui vient en aide. Il doit la vie au fait d'avoir joint sa copine au téléphone. Elle a appelé l'ambulance qui l'a trouvé sans connaissance placd Bel-Air.
En 1985 à Mexico, une soirée comme souvent le samedi, dans une villa somptueuse. Il est tard, nous roulons sur les canapés. Le portail s'ouvre, un invité traverse le jardin. Le maître d'hôtel de Belardo annonce:
- Monsieur, c'est votre ami, celui qui est mort sur la route de Zihuatanejo.
Toldo m'explique que je ne dois pas faire allusion à l'accident. Il y a deux ans l'ami en question a mangé du peyotl et a pris la route pour gagner le Guatemala. Il n'y est jamais parvenu. Depuis il essaie toutes les nuits de regagner son pays. Parfois, il rend visite Toldo.
En effet le gars entre dans la salon.
Avril 2009, France - interdiction faite aux manifestants de porter la cagoule. C'est l'interdiction du carnaval. De la dialectique. En face, rangés, les soldats de l'ordre: pas un pouce de chair sur leur visage.
Des insectes en petit nombre, un deux à la fois, sur le bord du regard. Ils se signalent par un mouvement, aussitôt disparaissent.
Aplo exerce sur le chien de la ferme voisine une telle fascination que la bête, dès sept heures le matin et par moins dix degrés piaffe dans la neige. Cet après-midi, alors que nous faisions l'ascension du Brichou, qu'il coure, saute, je lui fais remarquer la vue.
- Oui, mais moi j'aimerais être avec le chien.
Six jours loin des affaires de profession et je retrouve une position pour l'esprit. C'est dire si le brouet pèse sur l'estomac.
Ils gagneront la guerre, ils auront peur.
Le magasin a été vendu avec son arrière-cour. Après vérification, il contenait un immeuble moderne dans le style des années cinquante et un carnotzet vaudois. Benoit, ravi de cette vente, reçoit les félicitations de la municipalité. Au premier rang on voit le maire et le directeur des travaux. Le discours ne fait pas de doute: tout sera démoli, un fast-food sera construit. Dégoûté je bouscule les personnes de l'audience et sors. Dans la rue m'attendent mon frère et sept filles. Elles sont peu discernables, toutes jeunes. Je reconnais une cousine, une employée, une amante. Mais les prénoms m'échappent. Ensemble nous assistons au concert de Slipknot. Les portes viennent d'ouvrir, c'est encore le soundcheck. Attitude violente, boucan. J'espère avoir bien cadenassé on vélo (le jaune.) Après réflexion, je suis rassuré. Ainsi je peux boire. Et je bois en toute tranquillité, quand soudain, quelque chose dans ma main: le cadenas. Les musiciens profitent de mon désarroi pour inonder le sol à grands baquets. "Pour éteindre la fumée des cigarettes et protéger nos voix", expliquent-ils. D'ailleurs ils ont besoin de moi. Me voici sur scène. Nous jouons un morceau, de la variété. De retour au bar l'organisation vient à moi, elle me reproche mon jeu de guitare. Je m'excuse: mon vélo a été volé. A l'extérieur de la salle, j'insulte les marchands-clochards qui ont mis mon vélo en piéces et le vendent à la criée. Comment a-t-il pu être dépecé aussi vite? Le cadre et le guidon sous le bras je me rends chez un marchand-squatter, peut-être le chef des voleurs. Affable, il me fait traverser son appartement. Dans un lit dort un amant, plus loin dans une pièce rose un bébé, il le prend dans ses bras. Puis une femme, plusieurs femmes et dans la cave - une merveilleuse cave qui fait aquarium et permet d'observer les fonds du Léman - mes enfants. Mais je m'impatiente: je suis venu pour le vélo. Au moment où mon fils comprend que je vais l'abndonner, il crie et m'appelle. Quelqu'un dit: "il faut qu'il s'habitue à ce genre de choses." Dans la rue (vélo pas réparé) les sept filles affrontent dans un battel de skate une tribu ennemie. Je demande une planche. Ma cousine me répond: "J'ai pour principe de ne rien offrir, jamais." De retour dans l'appartement du marchand-squatter, je cherche l'escalier qui conduit à la cave. Aux WC je me fais dessus.
Cette marche est belle, la neige est belle, dit G. parce qu'on pourrait mourir. Eh non! Cette marche est belle parce qu'elle est belle. Sans cesse je pense à ce qui lui succédera, de sorte que je m'efforce de revenir au présent, de n'être pas happé, de regarder la neige, les sapins, les pics et de les tenir dans le moment pour ce qu'il sont, de la belle neige, de beaux sapins, de beaux pics.
Couché avec trois hommes et deux femmes, nus avec leur offre sexuelle. Les femmes sont des amies de dix ans dégradées par la chair, les enfants, la résignation. Elles ne lèvent rien en moi sinon le souvenir de prénoms vagues. Les hommes sont des arabes. Faibles, ils vont subrepticement: une main par çi, un sourire par là. Je quitte le couchage, le salon, je m'en vais. J'ai ma tente qu'il me faudra piquer dehors par un froid mordant. D'ailleurs la police rôde. La maison est vaste et je pourrais me cacher dans une de ses pièces, mais mon problème se pose ainsi: "Est-ce honnête? est-il honnête de tirer profit de ceux qu'on a rejeté?"
Politique - quand on court vite, il faut pour tenir le rythme avoir des buts proches.
Celui qui arrive ne sait pas - l'infuence de l'immigration sur la démocratie doit être envisagé sous cet angle.
La défense du droit des minorités a une fonction, détourner en la culpabilisant la majorité de la défense de ses droits.
Juger du soleil comme s'il allait tomber à jamais derrière l'horizon.
Auteurs qui ont bâti a force d'opportunisme et de compromis un petit piédestal. Encore, mais quand c'est pour vous conseiller: "laissez faire le temps, vous apprendrez par vous-mêmes"
Visite à l'église d'Hauteluce. Talus glacé autour de la grande porte. En façade, un triompe de la mort que j'explique aux enfants. C'est le soir. Pour entrer on soulève une couverture. Noir. Nos mains et celles de deux dames cherchent l'interrupteur. Un vieillard qui était là semble à l'aise sans lumière. A force d'appuyer dans le vide, l'autel s'illumine. Colonnes torsadées et pâtisserie de marbre à la façon du baroque savoyard. Comme nous sortons, le vieillard:
- Vosu avez aimé notre église?
Confusion entre le beau et le joli. Elle correspond à des périodes d'errement de la morale. Là où le bien-être tasse la demande morale, le joli remplace avantageusement le beau. A l'inverse, dans les moments où la liberté sociale est déniée, la beauté créée utilement une liberté intérieure.
Deux âges pour l'amitié, la jeunesse, car elle précède le constat de ralité, la vieillesse, car elle lui succède. Et deux situations, la pauvreté, il faut les moyens de la surmonter, il faut du temps, la richesse, il faut les moyens de la supporter, il faut du temps. De sorte que l'amitié ne va pas sans obstacles lorsqu'elle cherche à atteindre les homme afin de les réunir.
Chandolin-Zinal à vélo. La route d'Ayer fraîchement dégagée, l'odeur du bois qu'on scie aux Moulins. Sur le versant des homme montent des murs de pierre sèche, d'autres empilent des tavaillons. De grands drapeaux suisses flottent. En face Grimmentz est en chantier. Des immeubles courtisés par des grues montent au ciel. La coulée de boue des terrassements fait tache et nous avons bu des litres la veille. A Zinal je photographie le Cervin. Les ombres des parapentes en phase d'atterrissage glissent sur le parking. Au retour un éboulement sur la route d'Ayer - celle que j'ai empruntée à l'aller - m'oblige à zigzaguer. L'eau de la montagne coule dans mes cheveux.
Sierre-Chandolin a vélo après avoir posé un étron dans le bois. Sur les premiers 20 kilomètres de pente, souffle profond, plateau moyen, esprit en chair. Montée de philosophie dans les virages qui amènent à Saint-Luc aussitôt escamotée par la fatigue. Fin de course épuisant: il me faut chercher mon air dans les recoins des poumons et l'expulser à des mètres devant moi. Le chalet est accessible par 39 marches. Je consulte la montre: 30 kilomètres en deux heures. Les amis me présentent un verre d'eau dont ils disent "elle est excellente, elle est d'ici."
La nouvelle génération veut amuser et séduire. Elle fuit le sérieux comme une maladie. Elle monte sur scène. Des affaires sérieuses elle fait un spectacle. D'elle-même elle fait un spectacle. Force est de régler les problèmes que le spectacle ne peut régler. En coulisse on passe le balai, on tranche les têtes, on foule la liberté.
Le scepticisme est un système à balance. Les deux plateaux pleins, ils s'équilibrent. On jette la balance. Le choix est alors entre l'arbitraire ou le silence. C'est l'heure de la déraison.
Chaque village a son héros. Au bistrot de la place, à l'épicerie ou à la poste, il faudrait demander son nom, son adresse et s'il est mort, son histoire. Comment est-il devenu le héros d'une poignée d'hommes? Celui dont on parle? Celui qui défait la banalité? Dans ce groupe des héros, autant de canailles que de destins selon la loi. Le commun les tient en même estime.
Bali, Hoboken ou Oaxaca - seul compte le bitume sous nos semelles. Tant qu'ils ne sont pas réalisés, ces mirages nous dévitalisent. Fermer les yeux pour tarir leur représentation et sentir que le corps a deux semelles et repose sur une portion de bitume. Cet autre chose qui nous réclame là-bas nous ravit. Cet autre chose détruit l'espace, précipite le temps, rapproche la mort jette contre elle. C'est de l'espoir, mais une forme d'espoir qui met l'être en supend, le tient dans un faux espace. Ce qui peut avoir lieu le peut en nous, à l'intérieur du corps posé sur ses semelles.
Au centre du tunnel il trouva une cahute. Le fonctionnaire qui l'occupait alluma une torche, lui remit un ticket et attendit la main tendue.
- Je n'ai rien sur moi.
- Il faut payer.
Comme il rebroussait chemin.
- Non, ce serait trop facile.
- Je vous dit...
- Et comment comptez vous payer la section du tunnel que vous avez parcourue?
- J'ignorais.
- Les autorités du tunnel sont strictes.
- Qu'est-ce que je peux faire?
- C'est votre problème. En tout cas n'espèrez pas ressortir sans avoir payé.

samedi 4 avril 2009

Si l'on veut se représenter l'ennemi de notre société, le mieux sera de se représenter l'ennemi tel que notre société se le représente, puis de chercher à quel intérêt répond cette représentation. Là où est l'intérêt est l'ennemi véritable.
Un nuage sur le Vuache comme je n'en ai pas vu. Enorme, dense, bas. Une sorte de bonnet à théière, un nuage posé. Un pilote fantasque ignorant la géographie locale aurait certainement dirigé son appareil sur la montagne croyant ressortir de l'autre côté.
La tolérance que revendiquent ces jours les gouvernements occidentaux pour le compte des masses traduit la lâcheté d'hommes bien informés qui manquent du courage d'exclure des démocraties les individus qui n'ont pas pas la capacité de se repecter. Ils discréditent ainsi dans son principe le respect d'autrui et provoquent la faillite de la liberté sociale. Parmi ces nihilistes, il doit aussi y avoir de véritable fascistes, contempteurs d'une idée de caste supérieure. Ils pensent peut-être vivre un jour ailleurs, ou séparés et s'ils sont victimes de cette illusion c'est parce qu'aujourd'hui - et chaque jour un peu plus - la masse tolère qu'ils vivent autrement ou , ce qui revient au même, appellent "démocratiques" nos systèmes.
Un platonisme sans Dieu (sans Idées) où l'on trouverait à la légitimation de l'inégalité sociale entre les individus un principe nouveau. Nouveau et qui n'aboutisse pas à la guerre. Ce qui nous ramène à l'expédient d'un Dieu...
Tout et son contraire - furieux, quittant une position pour aller à l'autre, l'autre pour revenir à la première, n'ayant de cesse de quitter, de changer la position, aimant arracher, ce qui fait sentir la vie, ce qui la met à quelques centimètres de ce qu'elle nie dans cette fébrilité, la peur, la mort.
Faire de grandes choses est possible, des choses lumineuses. Nul ne peut dire ce qu'elles sont et ce qu'elles sont ne compte pas, mais on sent qu'elles sont grandes et c'est leur lumière. Si on veut nommer ces choses, si on dit "j'ai saisi une tasse, grimper un escalier, ramasser un caillou", lumière et grandeur rentrent dans la chose et la parent.
Derrière chaque obstacle, un autre obstacle. On peut considérer que cela prendra fin et s'efforcer d'atteindre le dernier obstacle pour le surmonter. Dans cette lutte, le rapport à soi est perdu. On peut aussi abandonner, choisir la voie spirituelle. Le rapport à soi est sauf, mais pas la vision de ce qu'est la société.
Hôtel du haut, la vietnamienne avec son bar à salades automatique (il s'ouvre à 19h00) et le père cycliste qui me montre ses cicatrices, "ça c'est mon pied, mon tibia, ma moelle" et comble de chance, "vous permettez?", s'installe à la table à côté un représentant de commerce qui vend de la peinture au minium de plomb ou quelque autre liquide techonologique, qui en vend des milliers de litres à Madagascar, "attention, s'ils paient en avance!" et tout cela durera car la vietnamienne est seule pour servir la salle et elle a disparu en cuisine.
Ils firent de si longues vacances que le temps sortit des repères et le mercredi, le samedi n'avaient plus de sens et à mesure que le temps passait la notion de vacances se perdit, cela devint ennuyeux, il n'y avait ni lundi ni fin de semaine, aussi songèrent-ils à prendre des vacances, mais ils cherchèrent en vain un jour pour les faire commecer et l'essentiel de ce temps ennuyeux qu'ils vivaient passait à cette recherche.
Retour à Lhôpital le 10 janvier. Toilettes, murs, sols et poêle glacés. Je vais au bois. Rondins humides dans l'âtre. Ils crachent une fumée noire qui m'oblige à ouvrir en grand les fenêtres. Au réveil, enfoncé dans des chaussetes et des pulls, la cafetière coule et à la salle bains, l'aiguille des secondes recule, mais c'est le jour et j'apporte mes billets de banque au banquier pour payer la maison.
Il y a quelques années, de retour de Stresa, je passe le Gotthard et à Chippis m'arrête au café. Le week-end ce sont tenues des élections fédérales. A la serveuse je demande:
- Alors, qui a gagné?
- Je ne sais pas.
Il rêvait de tomber, mais il était déjà tombé et en était mort.
Vingt correspondants à qui j'adresse un message. Pas de réponse. Ce sont les vacances. Le jour de la rentrée, les réponses.
Ile de Lampedusa, Italie, lieu de transit des immigrés. Les dictatures africaines se servent des déshérités comme d'une monnaie d'échange, les capitalistes le réclament pour leurs chantiers, les humanitaires pour leur fonds de commerce, l'extême-droite pour illustrer son thème, la technocratie bruxelloise pour fourbir ses rapports. Que ne coule-t-on cette tête de pont?
Au bout de la rue il n'y avait rien de plus mais c'était le bout de la rue.
Occupé à mastiquer les interstices du parquet je fais tourner une suite de musiques baroques. A ce que je crois. Au bout de dix minutes cette réflexion: l'oreille est déformée, j'entends la même chose là où les différences sont subtiles. Volontaire je prête une attention renouvellée. Le début, l'envolée des orgues, ... non, décidèment je vois mal la différence avec la pièce précédente. Pour cause, le lecteur tourne en boucle, j'ai écrouté six fois la même pièce.
A l'Usine où je croise à l'occasion d'un concert deux, trois, dix, trente personnes. Avec toutes, une histoire, mais déjà loin derrière nous ce qui permet de n'en rien dire et rend d'autant plus chaleureuse l'embrassade.

mercredi 1 avril 2009

S'affirmer plusieurs dans une société où le paraître renvoie à l'être c'est mentir, déclare Slama à la radio.
Hommes en bleu qui se saoulent dans la chambre froide de la boucherie de Coupy tandis que je commande de la côtelette à l'employé. Le téléphone sonne.
- Patron, ta femme!
Cela ne suffit pas à le faire venir. L'employé s'excuse, dépose le couteau, va. Le patron vient au combiné, s'énerve, bidouille la prise.
- Cette saloperie ne veut pas fonctionner!
L'employé pose encore le couteau, enfonce la prise:
- Là... essaie!
"Quoi, s'écrie le patron au téléphone, et tu m'appelles pour ça...!"
Il raccroche, retourne dans la viande, avec les copains.
L'employé qui finit de trancher la côtelette:
- Avec ça?
A Strasbourg où Didadactures est lue par une troupe du théâtre municipal, la metteur en scène, à l'heure du débat ,déclare le texte superficiel. Je dis "oui". Elle tient pour un défaut une volonté. Ce qui la chagrine c'est l'absence de message. On est faibles avec les idiots. L'étant moins j'aurais pu l'adresser au parti communiste.
Que la société ne trouve pas d'utilité à ses écrivains, c'est avéré: elle en fait des pantins ou des marchands de livres. Aucune importance. Que l'écrivain trouve une utilité à être écrivain suffit. Le pathétique c'est quand l'écrivain se juge inutile parce qu'il n'est pas un bon pantin ou un bon marchand de livres.
Mon ami. J'ai passé tous les week-ends de l'année avec lui pendant trois, quatre ans et les jours de la semaine bien sûr, puis les vacances, certaines longues. Je viens de le revoir. Je le reverrai peut-être une fois, au détour d'une rue. Puis jamais.
Sur le parking d'un supermarché de Ferney un clochard aide les automobilistes à se garer.
- Merde.
D'ailleurs il n'y a pas de place.
Tout de même j'en trouve une. On me collera une amende. Au clochard:
- Casse pas ma voiture.
Je m'en vais.
Chez Telecom on me dit "qu'il y a vingt minutes d'attente." Vingt minutes plus tard: "que la compagnie ne peut rien faire si la ligne pour laquelle je paie ne fonctionne pas", "que la compagnie ne peut pas m'appeler sur mon téléphone portable: c'est interdit par la compagnie", "qu'il ne faut pas que je m'énerve", "que je ne peux pas rappeler la compagie de téléphone parce qu'elle ne répond pas au téléphone."
Je sors.
Au fond de ma poche je récupère la ferraille: pièce de 2, de 5, de 10, de 20, cherche le clochard - il s'est déplacé - et lui donne toute la poignée de pièces. Il a vingt ans, regarde dans le creux de sa main, hésite à accepter.

mardi 31 mars 2009

Payer quelqu'un pour voler ses amis et ainsi apprendre qui ils sont.
- Qui a enduit la façade?
- Pas moi, répond le gars qui maçonne le seuil de l'église, je suis bénévole.
- Ah.
- Oui, et je demande 15 euros l'heure si ça peut vous intéresser.
- Pourquoi pas? Votre nom?
- Duparc. Je ne bois pas, je ne fume pas et je n'ai pas de portable.
Le type à les yeux bouffis d'alcool, le cheveu fourché et rare, une dégaine à ventre.
D'une activité qui ne sollicite ni le corps ni l'esprit, il n'y a rien à dire. Du travail dans sa forme actuelle, au contraire du métier.
Un coup de pédale à gauche, un à droite, voilà qui désarçonne l'interlocuteur. Il faut voir que c'est ainsi qu'on va droit.
A celui qui professe des certitudes, il faut un bouc-émissaire. Rejet qui lui sert d'idéologie. C'est la pomme qui croît autour du pépin. Il sait que le monde ne peut être forcé, qu'il déborde, mais ne veut l'admettre. Ce n'est pas de la politique, c'est une inclination du caractère produite par la peur.
Ce matin, un petit brouillard dans les pieds, je vais traverser la France.
"Das ist", dit le philosophe devant la montagne. Parole admirative qui confine au silence. Devant cette chose énorme, stable, trop vaste pour l'entendement, quoi d'autre?
Les morales contraintes, fausses, légères, les morales d'apparat fondées sans rapport à la transcendance augmentent nos pulsions, nous tournent comme des girouettes, au final laissent le coeur exsangue. En elles l'esprit se résorbe.
La folie est partout, Plus une activité dont le modèle ne soit fou, c'est pourquoi il est malaisé de s'en apercevoir. Relativement, on ne peut pas ou mal.
Si on vous dit d'avancer, reculez. Si on vous dit de reculer, reculez. Si on vous dit de parler, taisez-vous. Si on vous dit de vous taire, taisez-vous. N'avancez, ne parlez que seul à seul.
Les textes classiques qui nous viennent du passé auraient pu être autres si d'autres textes - ceux qui ont été détruits et perdus - nous étaient venus du passé et alors notre culture eut été autre. Nous dépendons autant de la création que de la destruction.
Jumelles rogues de Seyssel. Elles ont quatre-vingt ans à elles deux. Le cheveu ras, l'accent braqué, elles parlent pour la rue qui d'ailleurs est vide. Seize heures. Devant galopent leur chien. Il va vers le pont du Rhône. Sous la statue de Notre-Dame, un mètre et quelques de plâtre, les arabes. Arrêtés, pantouflards, ne fument pas, ne boivent pas, ne font rien, ne sont pas grand-chose. Sont là. Du côté de l'Ain, la boulangerie Bourgeois. La patronne, bonne femme blonde, prospère et souriante, a grossi. Plus loin, dans sa succursale, le banquier en jeans. D'habitude il explique à un client comment introduire une chèque dans une enveloppe ou dans quel sens il faut tenir sa carte. Lorsque je retourne dans la rue, ma dent réparée, je croise encore les jumelles. En voiture cette fois. Il s'agit d'une voiture blanche sans pare-brise dont l'allure rapelle une auto-tamponneuse. Chacune avec un tatouage au biceps. Sur la banquette arrière le chien.
Parti à véo chez le dentiste de Seyssel, je traverse l'Amazonie et découvre dans les parages de la maison ce que cent trajets en voiture n' a pas révélé. Affaire d'outil.
Plutôt que le salaire universel, le travail obligatoire.
Grandes conférences internationales. Grandes par le nombre de participants, et coûteuses. L'une finie, l'autre commence. Grands programmes, annoncés à la radio, résultats tus, peut-être nuls. L'argent? pris dans les poches du père de famille, levé tôt, parti en car, dans une voiture ou en métro, revenu tard et déposé dans une caisse, laquelle alimente des comptes que gèrent 'autres pères de famille, fonctionnarisés, les fesses contre un radiateur, la résignation au front. Au bout, sur le lieu des conférences, des délégués bien mis, diplômes fairts, classeurs sous le bras. Pareillement résingés, ils attendent l'heure de boire, manger, draguer: eux aussi aiment le simple. Dégénerescence de tous les systèmes. Les totalitarismes se mettent en place dans la grandeur.
Les oiseaux revenus et en quelques jours, les fleurs. Le labour a éparpillé les graines, à d'autres endroits du jardin des formes communiantes: ronds, lignes, fleurs blotties aux pieds du poirier. Avant le montée du jour, les voitures qui passent sur la route sont suspendues dans le noir et manquent tomber sur l'église.
Moins de sourires, sourires reportés sur des visages cosmétiques. Visages de comédiens par exemple, au service du sourire. Le sourire ne renvoie plus à son occasion, il devient un signe.
Contenir l'homme dans les limites de l'individu, l'individu dans les limites de la loi, la loi dans les réglements d'application.

lundi 12 janvier 2009

Ce qu'il semble juste de faire est ce qu'on a découvert en ne le faisant pas.
Le camion roulait. Il roulait et roulait. Au début, la famille à bord avait espéré un arrêt, mais le camion roulait, le paysage filait et la route, droite, bien coulée semblait ne pas finir. Le chauffeur - s'il en existait un - était isolé dans la cabine, la cabine inaccessible. Lorsque les premiers enfants naquirent, la question du partage du territoire se posa. Munis de matériaux arrachés au pont principal du camion, les nouveaux venus construisirent des prolongements. Dans un premier temps, ces prolongements, par l'usage des roues de secours, étaient roulants, ensuite ils devinrent aériens, et déja de nouvelles générations réclamaient leur droit. Les prolongements qui furent construits pour elles étaient les plus fragiles.
Un chef d'entreprise allemand se suicide, c'était hier. Il venait de perdre 1 milliard dans une spéculation. Il lui en restait quinze au titre de la fortune personnelle. C'était donc par honneur. Dernier avatar d'un comportement qui a fait la richesse industrielle du Nord.
Orwell l'a bien perçu, le but premier de la télévision est de favoriser l'insulte sans effet.
La machine à écrire de la dactylo avait des touches bloquées et en dépit des remontrances des malades confinés dans la salle d'attente, elle refusait de l'admettre. Les états des uns et des autres se dégradaient, la dactylo ne finissait pas de remplir des fiches d'admission en clinique qui n'étaient jamais transmises à la hiérarchie. Puis elle tomba en dépression. Elle mit cependant un point d'honneur à venir travailler chaque jour et ne s'en laissa pas conter : sa machine fonctionnait comme au premier jour.
Projets qui à l'enfant semblent faciles. Et voici qu'à soixante, soixante-dix ans, on entend dire: il m'aura fallu toute une vie pour réussir ça.
Combien de temps encore? Engagés, les uns posent la question fébriles, coincés, les autres la posent ennuyés.
Luxe de l'habit et du matériel dans une partie de la population et les lieux où elle se rencontre, à l'avenant. Mais aussi, c'est elle qui produit ces richesses, son droit à en user est prioritaire.
Guerre entre arabes et juifs, ainsi que les autres. Instances d'ici et d'ailleurs se déclarent "impuissantes". Aucune pour se démettre de sa puissance cependant, preuve que cette déclaration d'impuissance ressort à leur fonction et l'épuise.
Protestez, à valeur égale vos mots auront moins de poids que dans la proposition et plus d'efficace.
Le soleil chauffait les toits et sur les terrasses les hommes et les femmes se versaient des bouteilles d'eau sur la tête. Cela sans fin jusqu'au jour où Jean frappa à la porte de la ville.
Le but du combat est la victoire sauf quand il dure, la victoire ne saurait alors satisfaire, il y faut le combat. Et ce qui vaut pour l'individu dans le cours d'une vie vaut pour une nation dans le cours de son histoire.
Ma fille apprend "d'abord le verbe chanter, puis les verbes être et avoir".
Au chalet nous avons skié, dormi, bu. Ainsi résumé le séjour manque d'intérêt. Alors ri, étudié, cuisiné? Promené, joué, lu? Peu importe car c'est l'idée même du résumé qui pose problème : là est le manque d'intérêt, non dans la chose.
Croire (en ceci, en cela, en Dieu) par désespoir: là est le danger.
Une vie petite doit être possible, même sur le retour, à condition de considérer que ce qui a été fait n'est plus à faire et que ce qu'on voudrait faire n'a pas de nécessité.
Une vie petite, régulière, abritée des décisions. On y porterait à maturité quelque chose d'essentiel, le simple. Mais poser la question c'est dire qu'il est bien tard.
Lorsqu'on creuse on s'aperçoit que le vide est mal caché.
Que d'énergie pour limiter les inégalités.
Par sa forme le théâtre échoue à véhiculer des idées. Et les dialogues platoniciens, secptiques, baroques? Théâtre de pure forme. Programme plutôt. De quel handicap pâtit le genre? La situation? Le devoir de réalité qu'elle impose? La situation limite. Pour faire contre-exemple, le théâtre mue: il ne se passe plus rien (Adamov, Beckett), le dialogue est abandonné (les minimalistes, Myniana), le rêve libère des coordonnées physiques (tout le monde), le théâtre triche (mise en scène de textes apartenants à d'autres genres). Qu'à-t-on besoin d'idées au théâtre?
Beaucoup de paroles et bien des pensées pour peu d'actes, c'est la règle, elle semble bonne. Des actes trop nombreux engendrent le soupçon, trahissent parfois l'idée fixe ou l'absence d'idée.
La solitude deviendrait alors un exercice obligatoire a raison de quelques semaines chaque année.
Regarde devant toi, il n'y a rien à voir sur les côtés.
Le bâtiment avait sa porte en hauteur de sorte que nul ne pouvait dire ce qui s'y passait. Parfois la porte s'ouvrait et quelqu'un paraissait, mais le temps qu'on revienne avec des jumelles, la porte s'était refermée.
Un lecteur surpris par un livre voudra être surpris par les livres consécutifs de l'auteur, surpris de la même façon.
L'envie de tout faire, ancienne, toujours manifeste et qui se traduit dans des poussée de fièvre aussitôt sanctionnées de nostalgie. La raison tranche: tout, on ne peut pas. Mais voici du neuf: désormais quelque chose me dit, "rien que j'aime vraiment faire."
Vous pouvez "accepter" ou "refuser" quelque chose que vous n'avez pas choisi.
Elle demande si ça va aller. Deux jours qu'elle demande.
La situation matérielle de l'écrivain, souvent déplorable: table bancale, lumière pauvre, bruits de pas à l'étage, musique en coulisse, mal de dos.
Ferme construite à l'écart qui permet aux hommes d'agir loin de la vue du village.
Montagnes fortes et blanches que le soleil frappe. Hommes obscurs et petits sur la pente.
Sa voiture changeait de forme et de couleur. Le lui faisait-on remarquer, il en était ravi:
- Tiens, oui, en effet.
Le roman impose un devoir d'habileté contraire à l'exposition brute de la vérité.
Pas de chaleur, on apporte de la chaleur. Pas de pluie, on arrose. Pas de neige, on enneige. Trop de silence, on fait du bruit. Trop de bruit?
Prodiguer ses soins à une plante pour l'empêcher de grandir, de fleurir, de devenir, pour conserver sa vue.
Combien de Hesse, de Zola, de Stendhal, de Calaferte? L'époque présente les miroirs sans dicernement ou en présente trop et noie les figures.
Promesse vraie quand l'habitant de ce hameau confie : "nous on est ici."
Tu devrais te laisser aller, recommandait-elle, sans s'apercevoir qu'elle était appuyée contre lui.
Pessimisme: savoir qu'on ne peut savoir, mais juger et dire. Optimisme: inclure l'opinion adverse dans le champ des possibles, tolérer l'acte contraire, critiquer et disqualifier l'opinion et l'acte qui disqualifient le principe de l'opinion et de l'acte libres et spontanés. Optimisme : voeu que l'addition des opinions contraires se résolve par le débat.
Ce fou dans un asile de Madrid : "les plantes de la cour de promenade sont moulées dans un nuage qui a survolé la mer Egée en 1923"; "le problème des chiens en pénitence"; "La mère de Dieu était une vagabonde juive associée au temple de Jérusalem". Ainsi de suite, et il concluait chaque tirade par:
- Ortega y Gasset a dit qu'il y avait quelque chose à écrire là-dessus.